The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death

Cette recension nous est envoyée par Abou Djaffar, pseudonyme d’un ancien analyste de la DGSE et ancien diplomate, auteur du célèbre blog éponyme. Merci à lui.

On ne répètera jamais assez à quel point il est important d’étudier son adversaire si on souhaite un tant soit peu le vaincre. Cette vérité éternelle, que connaissent parfaitement les forces armées ou les services de renseignement, n’est cependant pas l’apanage de l’Etat, et un travail scientifique sérieux, accompli à partir d’un exploitation rigoureuse de sources ouvertes, permet également de connaître en profondeur un phénomène politique, ses acteurs et leurs méthodes. C’est à cet exercice que se sont livrés, sous la direction de Bruce Hoffman et Fernando Reinares, une équipe de spécialistes renommés dont les travaux, réunis dans une somme de 696 pages, ont été publiés en 2014 par Columbia University Press.

Hoffman Reinares book

 The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death s’impose, dès sa première lecture, comme un ouvrage de référence, proprement indispensable à qui s’intéresse à la menace jihadiste et à ses évolutions. L’ouvrage impressionne d’abord par la qualité de ses sources, et la clarté de ses explications. Celles-ci découlent de la structure du texte, association chronologique et géographique (In the West/Outside the West) de l’étude d’attentats réussis, de projets déjoués et même de filières de combattants. On y apprend, en particulier, beaucoup sur les processus opérationnels et décisionnels des réseaux et cellules liés à Al Qaïda, des attentats du 11 septembre 2001 à la mort du fondateur de l’organisation, dans la nuit du 1er au 2 mai 2011.

Il s’inscrit également dans une tradition, déjà ancienne, d’études approfondies du sujet par le monde scientifique américain (cf. ici, par exemple, les titres publiés par la seule université de Columbia) et participe, ce faisant, aux débats quant à l’organisation et aux logiques de la mouvance jihadiste mondiale. Il fait ainsi suite à la vive controverse qui avait opposé – et qui oppose toujours – Bruce Hoffman à Marc Sageman. Le premier, pour faire simple, défend l’image d’une menace émanant d’un centre décisionnel cohérent (Al Qaeda Senior Leadership – AQSL) tandis que l’autre, depuis 2004, avance l’hypothèse d’une mouvance déstructurée, sans véritable cœur (leaderless terrorists).

La vérité, sans doute, se trouve entre ces deux visions et dépend de la focale adoptée. L’étude des itinéraires personnels, avancée par Sageman, permettrait ainsi d’adhérer à ses thèses si les analyses des attentats contenues dans le livre dirigé par Bruce Hoffman et Fernando Reinares ne conduisaient pas à voir qu’il existe quand même des impulsions, une organisation, des choix opérationnels et des effets à produire pensés par de véritables stratèges bien différents des voleurs de poules que quelques uns s’obstinent à nous décrire.

La réalité, particulièrement complexe, des réseaux jihadistes est parfaitement rendue dans les nombreux chapitres qui composent ce livre. L’association de parcours individuels et de vastes phénomènes sociopolitiques y est présente, pour peu qu’on se donne la peine de méditer chaque cas étudié, et il vient même l’envie, à la fin de quelques parties, de dessiner des schémas afin de représenter cette mouvance en perpétuelle évolution.

Certains des constats initiaux de Sageman y sont, paradoxalement, en partie confirmés, et si des attentats sont commis à la suite d’une planification centralisée, d’autres sont, en revanche, la concrétisation de projets nés sur le terrain, en Europe ou au Moyen-Orient au sein de petites cellules. La réalité qui se dessine tout au long de ces presque 700 pages est ainsi celle, bien connue, de réseaux tridimensionnels dont certains membres sont liés à d’autres cellules ou d’autres groupes mais dont la cohérence vient du désir partagé de frapper (cf. ici, par exemple, pour un déjà vieux post sur ce thème).

La variété des cas étudiés ici, des Etats-Unis à l’Australie, de l’Europe occidentale à l’Indonésie, du Maghreb au Moyen-Orient en passant par le Kenya, contre efficacement les fausses vérités régulièrement assénées, et notamment en France. On y parle guère d’immigration, de pathologies mentales ou de jeux vidéos, et s’il est manifeste que certains des terroristes mentionnés ne sont pas des gendres idéaux, il serait bien hâtif d’en tirer des conclusions définitives au sujet de lois miraculeuses ou de programmes de déradicalisation.

Alors que la focalisation sur les seuls filières de volontaires syriens a cruellement montré ses limites en France, la lecture de The evolution of the global terrorist threat. From 9/11 to Osama bin Laden’s death pourrait permettre une meilleure compréhension du phénomène et, qui sait, donner des idées à des auteurs et à des éditeurs. On voit mal comment la France, qualifiée par Al Qaïda dans la Péninsule arabique de « première ennemie », pourrait encore se passer d’une authentique réflexion collective sur un sujet qui mobilise tant de ses moyens.

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