No Sure Victory: Measuring U.S. Army Effectiveness and Progress in the Vietnam War

Voici un ouvrage particulièrement intéressant et original. Gregory A. Daddis, Colonel dans l’armée de terre américaine et professeur d’histoire militaire à West Point, étudie la manière dont l’armée américaine a tenté de développer des indicateurs (metrics) permettant d’évaluer ses progrès durant la guerre du Vietnam, et le poids de ces indicateurs sur la conduite de la campagne. Le résultat est un ouvrage bien écrit et recherché, qui pose des questions fondamentales sur la mesure de l’efficacité militaire.

No Sure Victory Measuring U.S. Army Effectiveness and Progress in the Vietnam War

Lorsque l’on parle des indicateurs développés lors de la guerre du Vietnam, la critique habituelle est que les Etats-Unis, engagés dans une stratégie d’attrition, se seraient uniquement basés sur le nombre de morts en opérations (body count), ce qui les aurait empêché de percevoir la nature fondamentalement politique de la guérilla qu’ils affrontaient. Daddis montre que si le body count faisait partie des indicateurs développés, il n’était absolument pas le seul, ni forcément le plus important. Cette remise en perspective est particulièrement intéressante, puisque Daddis nous plonge dans les rouages d’une armée tentant de déterminer si elle est en train de progresser dans un conflit.

En effet, la problématique était relativement nouvelle pour les Etats-Unis. La génération d’officiers supérieurs américains ayant commandé au Vietnam avait fait ses armes durant la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre de Corée, où la mesure du progrès était simple: le terrain gagné à l’ennemi était un indicateur tangible de l’avancée de la campagne militaire. Evidemment, le contexte de contre-guérilla du Vietnam rendait impossible la mesure du progrès en terme de terrain gagné ou perdu à l’ennemi: il s’agissait donc de développer de nouveaux indicateurs prenant en considération le caractère politique du conflit. Au début de leur engagement, les officiers américains étaient encore convaincus qu’avec un nombre de troupes suffisant et la bonne dose d’agressivité la campagne serait relativement courte. Ainsi, ils ne prirent pas la peine de se pencher sur les expériences britanniques en Malaisie¹ ou françaises en Algérie (comme le dit un officier rapporté par Daddis: « les Français ont perdu toutes leurs guerres depuis Napoléon, que peuvent-ils nous apprendre? »). Cette confiance dans la valeur des troupes américaines se paya cher dès les premiers contacts et, très vite, les Etats-Unis réinventèrent la roue en développant des batteries d’indicateurs censés les aider à mesurer les progrès de la guerre.

C’est ici que l’analyse de Daddis devient particulièrement intéressante. En effet, les statistiques peuvent poser plusieurs problèmes différents. En premier lieu, il est possible que les indicateurs soient tout simplement mal construits, et ne révèlent pas grand chose de significatif. Par exemple, le désormais célèbre body count ne révèle pas grand chose du degré réel de contrôle exercé par le gouvernement sur des villages reculés. Ensuite, les indicateurs peuvent être bien construits, mais difficilement mesurables, ce qui rend leur exploitation inutile. Par exemple, comment mesurer quantitativement la confiance des citoyens dans le gouvernement de Saïgon? Daddis montre que les mesures de cet indicateur varièrent tout au long du conflit (par exemple en comptabilisant les renseignements donnés par la population sur les activités ennemies), mais que l’armée américaine ne réussit jamais à développer des mesures stables et efficaces de ce type d’indicateurs. Troisième problème potentiel: les indicateurs peuvent être bien construits, bien mesurés, mais les responsables peuvent choisir d’adopter une attitude de fermeture cognitive et de nier les problèmes révélés. Par exemple, la bataille de Ia Drang, en 1965, a été vue comme un succès militaire indéniable, semblant valider l’usage de la cavalerie aéroportée en particulier grâce aux exploits du Colonel Moore à la LZ X-Ray, où il obtint un kill ratio de 1800 Nord-vietnamiens tués (revendiqués) pour 75 Américains. Néanmoins, cette analyse flatteuse était oublieuse du fait que Moore dut faire appel à des B-52 pour se dégager et qu’au même moment le Lieutenant Colonel McDade du deuxième bataillon du 7e régiment de Cavalerie tombait dans une embuscade et perdait 60% de ses troupes. Alors que ces évènements auraient dû conduire à une réévaluation du rôle de la cavalerie aéroportée, le processus de fermeture cognitive conduisit à préférer voir les faits apparemment positifs plutôt que ceux mettant en cause la nouvelle approche tactique. Il faut aussi noter que la masse importante de statistiques produites ne pouvait pas être analysée de manière cohérente et complète, et il y a bien eu un phénomène de surcharge d’information. Enfin, les indicateurs peuvent être contre-productifs politiquement, par exemple lorsque Westmoreland mit en avant des chiffres apparemment positifs lors d’un discours à la presse américaine juste avant le début de l’offensive du Têt.

La mesure des indicateurs dans un conflit de contre-insurrection est particulièrement difficile et s’est reposée récemment en Afghanistan, même si la réflexion a fait de larges progrès depuis le Vietnam. Mais ce qui ressort de l’ouvrage de Daddis, c’est la confusion permanente faite par les Américains entre efficacité et progrès. C’est une tendance naturelle que de penser que l’efficacité d’une troupe militaire conduit nécessairement aux progrès de l’objectif stratégique. Et l’erreur fondamentale a été commise à ce niveau: les Américains ont développé une batterie impressionnante d’indicateurs de leur efficacité militaire (qui était indubitable, puisque mélange de la puissance de feu et du professionnalisme des troupes déployées), mais ces indicateurs ne pouvaient rien dire sur les progrès de la campagne. D’ailleurs, en 1966, un mémo de la CIA disait explicitement que l’agence était incapable de déterminer si les Etats-Unis étaient en train de gagner ou de perdre la guerre. Au final, la tentative de mesurer le progrès a souffert des défauts de la conduite stratégique de la campagne. En ce sens, en comme toujours, les chiffres ne peuvent pas compenser une stratégie défaillante.

Daddis livre ici un très bel ouvrage d’histoire militaire, aux sources nombreuses (on apprécie en particulier les quelques 700 références dont un nombre très important de sources primaires), bien écrit, et aux problématiques plus qu’actuelles. Il rappelle à quel point il est difficile de mesurer l’efficacité militaire et les progrès stratégique d’une armée, une question fondamentale pour les militaires et chercheurs en études de défense.

1) Où l’insurrection était ethniquement différente de la population majoritaire, ce qui aurait selon certains officiers facilité la campagne militaire des Britanniques.

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