Underdogs: The Making of the Modern Marine Corps

Le corps des Marines occupe une place particulière dans la culture américaine, comme l’atteste le nombre de films, de séries télévisées ou d’ouvrages glorifiant ou mettant en scène les célèbres Devil Dogs. L’ ouvrage d’Aaron O’Connell est une histoire culturelle de ce corps si particulier, passé en 50 ans du statut de service petit, mal-aimé, et institutionnellement désavantagé (rattaché à la Navy sans en être la priorité et souffrant de la concurrence de l’Army) à la représentation quasi-caricaturale de la puissance militaire américaine, au point que deux généraux du corps des Marines (John Allen et Joseph Dunford) ont commandé la FIAS en Afghanistan (pays a priori peu propice à des assauts amphibies), et que le Général « Mad Dog » Mattis, après s’être illustré à la tête de la 1st Marine Division durant la guerre d’Irak, a successivement commandé le US Joint Forces Command, et le US Central Command (CENTCOM). L’ouvrage se concentre sur la période comprise entre l’entrée en guerre des Etats-Unis durant la Seconde Guerre Mondiale et le début de la guerre du Vietnam. C’est durant cette période que les Marines construisirent leur image publique, défendirent leur existence et se positionnèrent comme l’outil de réaction rapide destiné à défendre les intérêts américains dans le monde.

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Durant cette période, les Marines perfectionnèrent un système de relations publiques et de lobbying incroyablement plus développé que ceux des autres services. O’Connell avance, de manière convaincante, que ce système est le résultat d’une mentalité de siège présente au sein du corps, faisant penser aux Marines qu’ils étaient perpétuellement sous la menace d’une dissolution. De ce fait, les Marines construisirent une double image basée sur les traditions et les valeurs. D’un côté, le corps se présenta comme la quintessence de la masculinité agressive, transformant la souffrance en valeur, une image d’eux-mêmes que les Marines purent confirmer lors de la campagne du Pacifique ou durant la guerre de Corée. Cette vision agressive se retrouve par exemple dans la devise « first to fight », mais permit aussi au corps de rejeter une version tout-technologique du futur de la guerre (contrairement à l’ Air Force ou la Navy) en mettant en avant une vision plus romantique basée sur l’héroïsme et la solidarité de groupe. De l’autre côté les Marines construisirent une image destinée au grand public d’hommes durs mais justes et attentionnés, qui répondait parfaitement aux angoisses américaines des années 1950, marquées par la « crise de la virilité » et la peur de la montée de la délinquance juvénile. A travers des programmes tels que les Devil Pups (des camps d’entraînement pour adolescents à risque), ou Toys for Tots (des collectes de jouets distribués aux orphelins pour Noël), les Marines se positionnèrent auprès du grand public comme les défenseurs des valeurs familiales et des communautés. Cette double image permettait au corps de se présenter à la fois comme le gardien des intérêts des Etats-Unis, mais aussi de ses valeurs.

L’ouvrage ne cède pas au romantisme lié à l’image du corps, bien que l’auteur y soit lui-même lieutenant-colonel de réserve. Un chapitre entier est consacré aux problèmes de violence liés à cette sur-virilisation des Marines, et évoque les brimades envers les jeunes recrues, les violences domestique et l’alcoolisme des vétérans. La manière dont le corps a géré ces problèmes, tout en se présentant comme un rempart face aux prétendus ramollissement et dévirilisation de la société américaine, est une manière fascinante d’observer les façons dont une société gère les pressions contradictoires d’une menace existentielle (l’URSS) et de la modernisation liée à la société de consommation.

Outre les relations publiques du corps, l’ouvrage aborde aussi des points importants des relations civilo-militaires aux Etats-Unis. En particulier, l’auteur aborde en détails l’affaire de la « Chowder Society« , ce réseau de Marines opposé aux réorganisations militaires des années 1950, qui allèrent jusqu’à dérober des documents confidentiels et les livrer à la presse, afin de protéger le corps. Le travail permanent auprès de congressistes et de sénateurs, eux-mêmes souvent anciens Marines, permit au corps de disposer d’un relai transpartisan à Washington pour défendre ses intérêts, y compris sa propre existence face aux velléités de l’army. L’importance de la culture militaire des Marines joue ici à plein. Le corps se présentant comme une famille de remplacement et mettant en valeur les liens affectifs unissant une communauté élitiste et dure au mal, de nombreux anciens Marines gardent un attachement particulier à l’institution lorsqu’ils sont de retour à la vie civile. Ainsi, le corps a pu s’appuyer sur un ensemble de relais politiques, dans les médias ou à Hollywood pour faire progresser son image.

Un reproche toutefois. Malgré des tentatives de le faire, l’ouvrage n’explore pas au maximum les comparaisons entre le corps et les autres services des forces armées américaines, accordant parfois trop de crédit aux Marines. Par exemple, sa discussion du positionnement des Marines en tant que force expéditionnaire rejetant le combat nucléaire privilégié par l’Army durant les années 1960 met trop d’accent sur la culture « romantique » et « adaptable » des Marines, sans explorer l’hypothèse que cette compétence de niche était disponible justement car l’Army se concentrait sur le combat nucléaire. L’explication a ainsi peut-être plus à voir avec une logique de concurrence organisationnelle qu’avec une logique culturelle.

Malgré ce petit défaut, il s’agit d’un passionnant ouvrage d’histoire militaire, qui lève très habilement le voile sur une facette de la culture militaire américaine contemporaine.

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