In Pursuit of Military Excellence

Cette recension nous est envoyée par le lecteur, qui tient le blog Ma Pile de Livres. Merci à lui.

In Pursuit of Military Excellence est un livre exécrable, mal fait, anti-pédagogique mais qui porte sur un excellent sujet: l’évolution de la théorie militaire terrestre du début à la fin du 20ème siècle, de l’héritage de Clausewitz au renouveau doctrinal américain des années 1980, et l’influence des « opérations en profondeur » développées par les penseurs soviétiques dans l’entre-deux-guerres[1]

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Le texte accumule tellement de défauts qu’on peine à savoir par quel bout les prendre. Faut-il évoquer cette introduction sur la théorie des systèmes qui sonne comme la pire des thèses ou l’absence du moindre exemple d’application de la théorie opérationnelle soviétique? Souligner la syntaxe douteuse, les singuliers gallicismes – to effectuate, to cite, the economization of forces, the ambitiousness, it merits mentioning…-, l’abus de conjonctions thus-moreover-hence-indeed-furthermore-however-notwistanding, l’arrosage d’adverbes, clearly, significantly, exclusively? Citer un morceau de bravoure tel ce Guderian, who undoubtly represented beyond any doubt the ideal officer…? Ou relever le style jargonneux, où le moindre truc devient un « principe », jusqu’à ce qu’on en trouve 5 par page, le « principe du hasard », le « principe de la synchronisation », « le principe la tension cognitive inter-systèmes »…?

Et l’auteur, qui semble écrire avec une encyclopédie des batailles sur les genoux, ne se met jamais au niveau du lecteur. Si Naveh mentionne telle ou telle bataille, c’est sans en donner le moindre contexte: il s’imagine que l’on est naturellement familier des faits, que ce soit le détail des engagements de la guerre de 1870[2] ou les aspects tactiques de la guerre israélo-arabe de 1973, le pompon revenant aux quelques quelques exemples d’art opérationnel mis en oeuvre « sans le savoir » avant 1920: un épisode de la guerre Russo-turque de 1877 et l’invasion de la Palestine par les britanniques en juin 1917… De même, les discussions de doctrine s’appuient sur des auteurs tel le commandant Jean Colin, ou sur des exégètes de Clausewitz comme Rudolf von Caemmerer ou Boguslawski, à savoir des auteurs tombés dans l’oubli mais qui sont évoqués comme s’il s’agissait de culture générale.

Enfin, le texte souffre de son ton agressif et méprisant. Il y a de longs chapitres pour montrer l’insuffisance des doctrines militaires allemandes – Clausewitz, Schlieffen, et la Blitzkrieg. Naveh assène ses propos. Il affirme mais démontre peu. Il est en permanence dans le jugement, soulignant dans un style direct et abrupt les « erreurs », les « absurdités », les « non-sens ». Il veut donner tous les arguments et ne hiérarchise rien, il mélange le structurel et l’anecdotique. Il ne discute jamais des thèses qu’il critique. Il se répète, il fait des anachronismes. Il accumule les raccourcis, mentionne à la queue leu leu des chapelets de noms sans rien détailler de ce qui s’y trouve. Il cite ce qui l’arrange. Tout est à charge, bêtement, caricaturalement. Naveh a l’air d’avoir un compte à régler, et on se demande pourquoi il semble avoir tant besoin de démontrer que tous ces prédécesseurs n’ont rien compris aux affaires militaires.

Car le texte aurait pu être grandiose. La recherche est encyclopédique, Naveh lisant aussi bien l’allemand que le russe ou le français. Sont cités dans les notes nombre de textes rares, et avec une saine tendance à repartir des sources primaires plutôt que de leurs interprétations. L’auteur a par exemple retrouvé un texte anglais de 1941 qui est un premier essai de théorisation de la Blitzkrieg (et alors qu’il n’y a, justement, rien de tel chez les allemands) et l’exploite aussi bien que tout ce qui a été déformé par Liddell-Hart et les mémorialistes allemands après-guerre. De même, c’est l’intégralité de ce qui a été écrit par les soviétiques qui est mis à contribution, bien au-delà des deux ou trois textes jamais traduits en anglais.

La thèse de Naveh est que la conduite opérationnelle des armées n’est en aucun cas issue de Clausewitz. En est l’illustration le front linéaire et sans profondeur du plan Schlieffen, où les divisions sont étalées au maximum sans aucune en réserve. La « bataille d’annihilation » de Clausewitz n’a de sens qu’à l’échelle tactique: en rechercher l’équivalent à l’échelle opérationnelle est un non-sens, et les allemands font cette erreur de bout en bout. Et puis, contrairement à ce que prétend Clausewitz, détruire l’ennemi n’est pas le seul moyen de gagner: si on peut le paralyser, l’empêcher de fonctionner, on gagne tout aussi bien. Pour Naveh, les Allemands n’ont pas saisi en quoi la chose militaire est un « système » qui pourrait se gripper[3]. Guderian résume involontairement cette étroitesse d’esprit: « l’adversaire le plus dangereux d’un char est un char ennemi. Si cet ennemi ne peut être battu, la percée échoue car l’infanterie et l’artillerie ne passeront pas non plus ». Naveh le corrige: l’adversaire le plus dangereux d’un char n’est pas un char mais un groupe combiné incluant un char, un fantassin, du génie, un canon, un avion et des armes anti-tank[4].

S’ensuit une longue description de l’art opérationnel développé par les penseurs soviétiques entre 1922 et 1937. Pour Naveh, l’origine de la doctrine est dans l’expérience de la guerre civile russe, avec absence d’un front linéaire et primauté des unités mobiles de cavalerie et de leurs raids en profondeur. Les concepts articulent un art militaire aussi bien offensif que défensif, et dont l’objectif est de désorganiser l’adversaire plus que de le détruire. Le concept de « profondeur » s’entend ainsi des deux côtés du front:il faut être « profond » en défense pour résister à une attaque; il faut aussi viser la « profondeur » du dispositif adverse, et s’être donc disposé en fonction, pour l’emporter. Au milieu de passages confus ou abstraits, on repère plusieurs idées intéressantes: le rôle de l’infanterie en avant dans l’attaque initiale (et non pas courant derrière les blindés), à la fois pour la percée et pour protéger l’échelon de frappe qui attaquera la profondeur adverse; ou l’importance de la simultanéité, résumée par une métaphore musicale venant de Toukhatchevski: une mélodie liant les différentes zones du front, le tout en harmonie avec les moyens disponibles dans la profondeur de l’armée.

Enfin, Naveh décrit l’évolution doctrinale des USA de 1976 à 1986, quand est refondu le manuel de bataille. L’auteur s’attache à montrer à la fois l’évolution pas à pas de la doctrine américaine et l’influence directe qu’a eu l’art opérationnel soviétique. A l’instar du reste du texte, les passages abstraits sur le Airland Battle et le récit embrouillé des apports des différents acteurs perdent les messages essentiels. Un ultime chapitre en forme de postface décrit la campagne de la première guerre du Golfe et, pour la première fois, le lecteur a une chance de sentir quels ont pu être les liens concrets entre doctrine et application.

Alors que son sujet est excellent et que certaines idées sous-jacentes sont brillantes, il serait malhonnête de recommander la lecture de In Pursuit of Military Excellence tellement le texte est mal fait et partial, et tellement grand est le risque d’en sortir plus confus qu’au départ. Je cherche toujours le texte définitif sur le sujet…

[1] Sur ce même blog, plusieurs titres portent sur le sujet: La Manchourie oubliée, de Jacques Sapir, publié en 1996 un an avant le Naveh; The Nature of the Operations of Modern Armies, un des textes fondateurs de la théorie des opérations en profondeur; The Dogma of the Battle of Annihilation, de Wallach, qui montre en creux ce que ne sont pas les opérations en profondeur; enfin les titres de Jean Lopez sur Koursk, Cherkassy et Berlin illustrent de grandes batailles mettant en œuvre cette théorie
[2] Gravelotte, Vionville, Spicheren, Colombey…
[3] Même si c’est bien ce qu’ils parviennent à infliger aux français en 1940
[4] p.138. Il s’agit de l’unique passage du texte où Naveh ne se contente pas de dire que les théories allemandes sont absurdes mais où il explique aussi comment il aurait fallu considérer les choses.

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