A World Without Jews. The Nazi Imagination from Persecution to Genocide

La recherche en histoire et en science sociale a donné différentes interprétations des causes de la Shoah. Pour certains, comme le très contesté Daniel Goldhagen, Auschwitz est le résultat d’une obsession antisémite typiquement allemande s’étalant sur plusieurs siècles, la Shoah n’étant au final que la conséquence logique d’une culture des violences anti-juives profondément enracinée. D’autres, comme Christopher Browning et ses successeurs, étudient les mécanismes psychologiques transformant des hommes ordinaires en tueurs de masse, l’expérience des violences de guerre conduisant à une brutalisation des individus, et le poids de la dynamique du conflit mondial étant au final bien plus important dans l’explication de l’holocauste que les politiques antisémites du régime nazi entre 1933 et 1939. Les superbes travaux de Timothy Snyder remettent l’holocauste dans le contexte plus large des Terres de Sang, c’est-à-dire les violences de masse sur les territoires est-européens commises par les nazis et les soviétiques, analysant les dynamiques de réactions mutuelles et de montée aux extrêmes des deux protagonistes. Certains chercheurs, comme Georges Bensoussan ou Martin Shaw, remettent l’holocauste dans le cadre plus large d’une histoire des idées et des pratiques génocidaires européennes depuis le 19e siècle, notamment dans le cadre de la colonisation et des modifications de rapports de force internationaux entraînés par la domination européenne. Enfin, depuis une quinzaine d’années, les recherches internationales se sont orientées vers l’imaginaire de la race développé par les nazis, dont le maître ouvrage de Johann Chapoutot constitue la synthèse francophone la plus récente, et la plus aboutie.

confino

Toutes ces explications souffrent malheureusement de limitations. La notion d’un antisémitisme spécifiquement allemand conduisant à l’holocauste est beaucoup trop déterministe pour pouvoir être prise au sérieux. L’explication par les pressions psychologiques causées par la guerre est importante, mais laisse au final de côté la dimension idéologique qui a rendu le crime possible, et au final empêche de lier la shoah par balle à l’antisémitisme nazi de l’avant-guerre, ce qui semble intenable. De même, il est clair que l’holocauste doit être placé dans le contexte des génocides du XIXe et du XXe siècle, et doit donc être placé dans la perspective de la graduelle réalisation par les Etats européens que l’extermination d’un peuple était quelque chose de concevable. Néanmoins, cette approche ne permet pas de rendre compte du fait que les acteurs eux-mêmes ont perçu le génocide des Juifs comme exceptionnel. Les Nazis ont commis plusieurs génocides simultanément (tsiganes, handicapés, etc.), mais seul le génocide des Juifs a toujours été considéré comme le plus urgent, et celui dont la conséquence historique était la plus grande, une question à laquelle l’approche comparative n’apporte pas de réponse. L’explication de Timothy Snyder par les Terres de Sang est fondamentale pour comprendre les dynamiques de violences locales (et les enjeux de mémoire contemporains), mais laisse aussi des questions sans réponse: si l’Holocauste est le résultat de la guerre à l’Est, pourquoi les nazis ont-ils voulu exterminer les Juifs d’Europe de l’Ouest et de Corfou, qui n’avaient aucun lien avec le conflit? Si l’Holocauste fait simplement partie d’une série de crimes de masse commis dans la région (comme la famine des Ukrainiens décidée par Staline dans les années 1930), pourquoi le NKVD n’a-t-il pas traqué et exterminé tous les Ukrainiens d’Union Soviétique comme la Gestapo le faisait pour les Juifs dans les territoires occupés, et demandait à la Bulgarie et au Maroc de capturer les Juifs vivant sur ces territoires pour les envoyer à Auschwitz? Parmi la sanglante histoire des crimes de masse du début du XXe siècle, il reste une spécificité du génocide des Juifs par les nazis, dont tente de rendre compte l’explication par l’imaginaire racial développé par les nazis. Néanmoins, malgré l’indéniable importance de ce discours racial, il est improbable qu’un tel discours, qui n’était pas dominant avant l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933, ait pu être intégré, assimilé, et adopté aussi rapidement par la population allemande en marginalisant d’autres types de discours pré-existants. Pour que les violences contre les Juifs aient du sens pour la population allemande, il fallait bien que celles-ci aient lieu au sein de discours déjà pré-existants, et ne pouvaient seulement être justifiées par un discours identitaire racialiste nouveau pour la majorité des Allemands de l’époque.

Pour rendre compte de ces difficultés, Alon Confino propose une nouvelle interprétation de la Shoah comme la tentative par les nazis de littéralement réécrire l’histoire des origines du peuple allemand. Dans cet imaginaire, les Juifs représentaient des origines historiques de la civilisation européenne à éliminer pour que la nouvelle civilisation nazie apparaisse. A l’origine de la Bible, du christianisme et au cœur d’une longue tradition intellectuelle, artistique et culturelle européenne (y compris à travers l’anti-sémitisme historique), les Juifs étaient au cœur de la civilisation et de la culture que les nazis se projetaient de dépasser. En éliminant les Juifs, les Nazis éliminaient la source de l’ancienne tradition et de sa moralité, ce qui leur permettait enfin de mettre en œuvre leur projet prométhéen de créer une nouvelle civilisation, une nouvelle morale, et un nouvel empire de mort. Au final, à travers l’holocauste, les Nazis ont tenté d’identifier et d’éliminer les origines du mal historique. Tous les problèmes du monde venant des Juifs, les Nazis ont en fait offert une nouvelle forme de rédemption mélangeant les théories raciales, une tradition antisémite chrétienne, et des éléments-clefs de l’identité allemande: il on ainsi tenté de donner une réponse séculière au problème du péché originel, ce dernier étant identifié comme le Juif, source de tous les maux du monde.

Cette interprétation permet de rendre compte d’éléments difficilement compréhensibles dans le cadre des autres interprétations. Ainsi, lors de la tristement célèbre « Nuit de Cristal », les émeutiers s’en prirent non seulement aux possessions et aux individus, mais brûlèrent également les Torahs dans les synagogues. Cet acte de violence symbolique ultime contre le Livre des Livres, à la base du christianisme, prend tout son sens quand on le place dans le contexte d’une volonté d’élimination des sources de la civilisation européenne pour en bâtir une nouvelle. Dans un chapitre impressionnant, intitulé « Imagining the Jews as Everywhere and Already Gone », Confino documente la manière dont la présence physique des Juifs a été progressivement effacée du paysage allemand, des localités où aucun juif n’avait jamais vécu affichant des écriteaux menaçants ou ironiques (Dieses Haust ist und bleibt von Juden Frei; Juden sind hier nicht erwünscht; Zieh weiter Jud, zieh aus! Wir wünschen dich nicht in Neuhaus; etc.), et des dynamiques de ségrégation spatiale similaires à celles analysées dans le cadre des violences de masse (voir les travaux de Bénédicte Tratnjek et Stéphane Rosière) se déroulant dans les espaces habités par des Juifs. Ainsi, très clairement, les Allemands ont imaginé un monde dont les Juifs avaient déjà disparu, ce qui a rendu possible leur élimination physique, l’attaque contre l’ancien monde représenté par les Juifs servant de liant à l’ensemble de ces actes antisémites, de l’humiliation au meurtre. L’éditeur de l’ouvrage ayant eu l’excellente idée d’inclure les photographies dont parle l’auteur, il est bien plus facile pour le lecteur de visualiser les écriteaux, et les ségrégations décrites. Cette approche permet aussi de répondre à une vieille question: les Allemands n’ont pas commis l’holocauste en dépit de leur niveau culturel, c’est parce que l’Allemagne était l’un des pays culturellement les plus avancés d’Europe, que les nazis ont tenté d’extirper ce qui était au cœur de cette civilisation.

Au final, il s’agit d’un ouvrage absolument fondamental pour notre compréhension de la signification de l’holocauste, qui met très intelligemment l’accent sur les émotions, les ressentis et les imaginaires, et qui nous force à rester vigilant face aux discours d’exclusion d’une communauté: les Nazis ont imaginé un monde sans Juifs et ont tenté de le rendre possible car les Juifs représentaient le noyau fondamental de la civilisation qu’ils voulaient détruire pour ériger la leur. Il serait absurde de croire que de tels mécanismes ne pourraient pas se reproduire.

2 réflexions sur “A World Without Jews. The Nazi Imagination from Persecution to Genocide

  1. Une critique de grande qualité, impressionnante même: félicitations pour cette lecture intelligente, synthétique, et profonde. On a très envie d’aller lire le livre.

  2. Pingback: Les meilleurs livres de l’année | War Studies Publications

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