The Japanese Wartime Empire, 1931-1945, de Peter Duus, Ramon Myers et Mark Peattie

Cette recension nous est envoyée par le lecteur, qui tient le blog Ma Pile de Livres. Merci à lui.

Les publications portant sur la Guerre du Pacifique, si elles sont du point de vue des Japonais et non des alliés, sont un domaine dans lequel on trouve plus facilement des recueils d’articles que des monographies. Celui-ci est un des plus réussis, à la fois par l’originalité des thèmes et le bon niveau d’analyse, et parce que les (inévitables) articles les plus faibles sont en fin de volume plutôt qu’au début.

Le fil conducteur est la gestion politique et économique des territoires sous contrôle japonais – de l’Indonésie à la Mandchourie-, en évitant soigneusement les aspects militaires. Hors Corée et Mandchourie, la brièveté de la présence japonaise tout comme la relative passivité des populations à ce qui est vite perçu comme un simple changement de puissance coloniale font que le thème est rarement étudié, sinon pour noter que, d’une façon ou d’une autre, cette occupation débouche juste après la guerre sur de multiples déclarations d’indépendance.

Un des premiers essais étudie le leg économique et social de presque 40 ans de présence japonaise en Corée. Point complexe, étant donné la sensibilité du sujet pour la Corée et à cause de la destruction des traces ‘physiques’ (barrages, ponts, usines etc.), non pas pendant la Seconde Guerre Mondiale, mais juste après lors de la Guerre de Corée. Un essai fouillé montre que le Japon a parié – mais seulement à partir des années 1930 – sur une industrialisation de la péninsule. Le niveau d’éducation a monté, permettant l’émergence d’une classe d’ouvriers et de contre-maîtres sachant faire tourner les machines, et même d’une première génération d’ingénieurs ou de quelques cadres dans l’armée. Il semble qu’un tissu de sous-traitants se soit construit pour servir les grands groupes industriels (ces derniers restant dans les mains -capitalistiques et managériales – des japonais). Le tout ne doit être ni exagéré ni ignoré, même si l’auteur note que lorsque les Japonais quittent subitement le pays après leur défaite, les Coréens n’ont guère de mal à faire fonctionner le réseau ferroviaire ou les barrages hydro-électriques.

La Mandchourie fut le lieu de diverses expérimentations économiques. On suit le flou qui suit la conquête rapide de 1931: l’armée veut une industrialisation « hors des mains de la classe des capitalistes », tandis que les industriels japonais veulent des ressources peu chères et un marché pour leurs biens de consommation mais surtout pas la création de concurrents. Il faut plusieurs années avant qu’un modèle d’économie dirigiste se mette en place, avec un plan quinquennal et la création d’organisations en situation de monopole pour chaque industrie, mais qui s’appuient largement sur les investissements du secteur privé en capital et en compétences. Du point de vue du Japon lui-même, toutefois, la colonisation de la Mandchourie ne se traduit pas en gain économique sensible: le marché ‘captif’ qui aurait permis de sortir du marasme post-1929 n’existe pas; plutôt que des biens de consommation, le Japon y exporte des biens intermédiaires payés par le capital que le Japon a lui-même investit, et destinés à créer une infrastructure de production.

Des tableaux détaillés montrent comment l’activité industrielle en Mandchourie a à peu près doublé entre 1936 et 1942. De 1942 à 1946, le plan japonais prévoyait un nouveau doublement, que l’auteur estime crédible mais qui n’a pas été amorcé, le Japon détournant ses moyens vers le conflit qu’il avait déclenché. Conscient qu’aussi important que l’activité des sites était la capacité à déplacer les produits, les japonais veillaient à leur réseau ferroviaire, et les statistiques sur le nord de la Chine montrent que celui-ci a fonctionné à bonne capacité jusqu’à la fin de la guerre (montrant donc le peu d’impact d’éventuels sabotages). Un tableau comparant Mandchourie et Japon lui-même indique que les territoires occupés représentait un ajout de 5 à 15% de ce qui sortait du Japon. On regrette que l’auteur n’ait pas poussé l’analyse jusqu’à estimer ce qui profitait exactement au Japon, cad quelle proportion de la production industrielle était utilisée localement et quel était vraiment le surplus pour la puissance occupante.

Un autre article réussi porte sur la Thailande: pays indépendant mais sous contrôle japonais, et donc seul cas l’administration japonaise se trouvait face à un gouvernement établi plutôt qu’à un fantoche ou à des factions de collaborateurs. Le détail du comportement japonais montre une très grande maladresse. Arrogants, outranciers, manquant de la moindre finesse, les dirigeants militaires font comprendre à chaque seconde que les thais sont des partenaires de seconde zone. Ces derniers font le gros dos en 1942. Mi-1943, la situation de la guerre ayant évoluée, et, localement, un incident sur le chantier du chemin de fer vers la Birmanie ayant dégénéré en une émeute anti-japonaise, le Japon comprend qu’il aurait avantage à se montrer plus souple et plus séducteur. On est surpris de lire comment Tokyo nomme à Bangkok un ancien dirigeant de la Kempetai (sorte de Gestapo) et comment celui-ci s’acquitte extrêmement bien de sa mission, apaisant les tensions et créant en quelques mois ce qui aurait été les bases d’une coopération fructueuse si elle n’était pas arrivée trop tard pour que les dirigeants thais la trouvent crédible.

Notons en passant les passages les moins intéressants: deux-trois articles résument des choses abondamment racontées par ailleurs, comme l’émergence d’un stratégie orientée vers « le sud », et se lisent avec un poil de lassitude. On a aussi un texte sur la zone yen – beau sujet de politique monétaire – mais confus, mal agencé, et en fait complètement raté. Un autre titre sur le « comportement des élites locales » mais ne parle que de 4 individus, en s’imaginant pouvoir comparer untel en Indonésie avec untel autre aux Philippines. Enfin une mise en parallèle des impérialismes japonais et nazis se résume à une compilation de lieux communs et aurait fait lâcher le volume si les éditeurs n’avaient pas eu l’intuition de le mettre à la toute fin.

Ce recueil d’articles reste technique et n’intéressera que les passionnés. Voyant le verre à moitié plein, on se concentrera sur les textes portant sur les possessions japonaises les plus anciennes, avec, même sur un périmètre réduit, les aspects économiques et sociaux abordés correctement.

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