Kaigun: Strategy, Tactics, Technology in the Japanese Imperial Navy 1887-1941, par Evans & Peattie

Cette recension nous est fournie par le lecteur, et publiée simultanément sur son site « Ma Pile de Livres« . Merci à lui.

Il arrive qu’on voit d’emblée qu’un livre, même récent, est un classique: telle cette histoire de la marine impériale japonaise signée par deux chercheurs américains. Centré sur les évolutions technologiques et doctrinales, ce Kaigun suit l’évolution de la flotte japonaise, depuis sa création à partir de rien jusqu’à son entrée dans la guerre qui en verra l’annihilation. Avec clarté, exhaustivité, pédagogie et finesse dans l’analyse.
Le Japon, tout insulaire qu’il fût, n’a développé aucune tradition navale avant la fin du 19ème siècle. Fermé sur lui-même, le pays n’a pas envisagé de guerroyer sur les mers. L’histoire de la marine japonaise s’écrit donc sur une feuille blanche, ouverte aux influences que les hommes de l’ère Meiji vont chercher en Europe, en progressant avec obstination pour chercher un avantage qualitatif. Evans et Peattie décrivent comment, d’achats de navires en manœuvres en mer, de cursus de formation en choix d’équipements standardisés, une génération suffit pour que d’un agrégat de rafiots disparates la flotte devienne un ensemble synchronisé, moderne et cohérent.
Evans & Peattie se concentrent sur les moyens de la flotte (matériels, humains) et la façon dont les marins pensent leur emploi. A mesure que la taille de la flotte augmente et que les types de navires se diversifient, de l’apparition du destroyer au développement des porte-avions, le texte devient plus détaillé. Les auteurs parviennent à garder un ton à la fois sérieux, argumenté, et simple à suivre. Dans un tour de force pédagogique, et avec l’aide de juste ce qu’il faut de cartes et de tableaux, ils expliquent les choix d’armements, les compromis vitesse/blindage/canons dans le design des navires ou des avions, enfin l’évolution des tactiques, sans jamais perdre le lecteur dans le jargon ou les raccourcis d’expert.
Lors de la course aux armements qui débute avec le 20ème siècle, on est frappé de la vitesse à laquelle les transferts de technologie ont lieu. L’histoire de la marine est une démonstration de cette capacité japonaise à demander de l’aide sans complexe, à observer et décortiquer, enfin à copier et améliorer les techniques. Le savoir-faire en conception de navires de ligne vient des anglais, les bases des sous-marins des allemands, les débuts de l’aéronavale sont tirés d’une mission britannique, etc. Il ne faut que quelques années aux japonais pour rattraper les évolutions technologiques et développer, localement, une industrie dépassant l’original. Il en est ainsi de l’acier, des optiques, des turbines de propulsion, des avions, et bien sûr des chantiers navals et des navires de ligne, jusqu’au super-cuirassés.
Si les Japonais ont aussi des idées propres – les torpilles, le combat de nuit, les mini-sous-marins -, ils ne voient plus les ruptures technologiques lorsque dans les années 1930 les anglo-saxons les rendent confidentielles . La marine japonaise passe complètement à côté du radar ou des moyens de décryptage des communications.
Bien sûr, ce sont les guerres contre la Chine (1895) et contre la Russie (1905), dont les batailles dont décrites en détail, qui façonnent la doctrine japonaise: rechercher un affrontement décisif entre flottes de surface pour annihiler l’adversaire, sur le modèle de la grande victoire de Tsushima[1].
Cette doctrine de la « grande bataille décisive » est traduite en un plan détaillé, incluant une lutte d’attrition contre l’ennemi américain approchant depuis l’est, puis un engagement de nuit des destroyers torpilleurs, avant de terminer par l’affrontement viril des cuirassés. Le plan, en plus d’être bien trop précis pour être exécutable, perd petit à petit de sa pertinence, aussi bien stratégiquement que tactiquement: les américains n’ont aucune raison de foncer dans le piège japonais; les tactiques préparatoires d’attrition s’avèrent inopérantes; enfin le rôle de l’aviation rend l’ensemble obsolète. Mais les auteurs nous remettent dans le contexte, par exemple en montrant que le développement concret de l’aviation ne rend celle-ci vraiment efficace qu’en 1940, et qu’il est anachronique de reprocher aux amiraux de ne l’avoir pas anticiper, ne serait-ce que dans les plans de 1936.
Le livre revient sur les traités de limitation des armements navals de l’entre-deux-guerres. On se souvient du principal point: la tonnage de la flotte japonaise ne peut excéder 60% de celle des USA ou de celle du Royaume-Uni. Présenté ainsi, on comprend qu’il fut un chiffon rouge pour les marins japonais. Mais Evans & Peattie soulignent que cette limite quantitative était une condition indispensable à la supériorité qualitative (des navires tirant plus loin, des canons plus puissants, des torpilles plus nombreuses) que cherchaient les Japonais. Dès que la période des traités disparaît et que les USA peuvent construire sans limite aucune, la situation japonaise empire. En outre, l’interdiction de fortifier toute position dans le Pacifique en dehors de Singapour et de Pearl Harbor sert d’abord les Japonais: les Philippines, américaines, mais directement en bordure des voies commerciales ravitaillant le Japon, restent démunies. Pour le Japon, le monde est bien plus dangereux sans traités – ce que les militaristes réalisent trop tard.
Enfin, le texte ne se contente pas d’étudier les gros navires ou les avions mais analyse les moyens auxiliaires à la flotte – navires de commandement, pétroliers, navires marchands -, qui sont autant d’éléments de sa ligne de vie. Toute cette logistique est négligée par le commandement japonais, qui ne jure que par ses gros joujoux, et on sait que cela a entrainé l’asphyxie économique du Japon dès fin 1943. De même, les écoles d’aviateur ou d’officier de marine, dont l’élitisme dote le Japon des troupes peut-être les mieux entrainées et les plus efficaces du monde, n’ont pas la souplesse permettant de multiplier les diplômés pour remplacer les inévitables pertes au front. En fait, concluent brillamment les auteurs, la marine japonaise ne s’était pas préparée à la guerre, mais simplement à la bataille.
Le Kaigun de Evans & Peattie combine périmètre d’analyse, facilité d’accès, clarté du style, et profondeur des analyses. Il n’y a pas grand chose qu’on puisse lui reprocher: une œuvre de référence.
{1} En deux siècles d’histoire, en plus de Tsushima, on ne trouve guère que Trafalgar ou les engagements autour des Philippines en 1944 pour y ressembler

 


		

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