Fading Victory, journal de l’amiral Matome Ugaki (1941-1945)

Cette recension nous est envoyée par le lecteur, qui tient le blog Ma Pile de Livres. Merci à lui.

Fading Victory est le journal d’un amiral japonais, Matome Ugaki, qui a participé à plusieurs des principales batailles de la guerre du Pacifique, comme Midway (1942), Leyte (1944), ou les grandes missions de kamikazes (1945). Ce journal est un document unique pour ressentir l’atmosphère du côté japonais, mais est si difficile d’accès qu’il n’intéressera directement que les chercheurs.
https://i1.wp.com/www.mapiledelivres.org/dotclear/public/.Couv_-_fading_victory_m.jpg
Ugaki tient son journal d’octobre 1941, quelques semaines avant le début de la guerre, jusqu’à la reddition du Japon le 15 août, quand il se suicide avec l’ultime kamikaze de la guerre. Entre temps, l’amiral est chef d’état-major de Yamamoto, c’est-à-dire qu’il co-dirige la flotte combinée. Il met au point les détails de l’attaque de Pearl Harbor. Il subit la défaite de Midway en Juin 1942, puis il gère l’aspect naval de la campagne de Guadacanal. En avril 1943, les Américains abattent son avion en même temps que celui de Yamamoto, mais il survit miraculeusement au crash. Début 1944, il prend le commandement opérationnel de la flotte de surface basée à Singapour qui comprend les deux super-cuirassés japonais. Il intervient contre les débarquements américains à Saipan puis aux Philippines. Enfin, en 1945, il est à la tête d’une flotte aérienne au sud du Japon d’où s’envolent les grandes vagues de kamikazes. La carrière d’Ugaki en fait un témoin exceptionnel.
Ugaki prend quelques notes quotidiennement, résumant sa journée et se concentrant sur les opérations militaires du jour. Ce journal de bord, par nature, n’est pas une synthèse mais un ’bout à bout’ souvent répétitif (« nous planifions l’opération suivante, il y a eu une alerte au sous-marin, 19 avions ont décollé et ont abattu 4 américains pour 2 pertes »). Et le diariste, évidemment, n’explique pas tout ce que son métier tient comme acquis: les principaux navires de la flotte japonaise, les innombrables ilots du Pacifique, les types d’avion, les fonctions de ses supérieurs et collègues. Le lecteur, même éduqué, ne peut connaître tous ces détails. Le texte est volumineux malgré les nombreuses (et souvent malheureuses) coupes qu’ont fait les éditeurs. Et bien que ces mêmes éditeurs aient ajouté des précisions, en général pour donner les exactes pertes subies par les USA, il manque désespérément des cartes rappelant les lieux comme le détail tactique des mouvements de flotte. Le volume a l’austérité d’une archive brute, et il faut du courage pour ne pas le lâcher.

Il y a pourtant nombre d’éléments intéressants. Par exemple, Ugaki, faucon parmi les faucons, incarne sans aucun regard critique les prétentions du Japon et de sa marine. Il faut « que les USA comprennent que le Japon a un rôle spécial » et, s’ils ne veulent pas l’admettre « on leur fera la guerre pour qu’ils le comprennent ». Il est tout naturel de les attaquer par surprise: « ils n’avaient qu’à être mieux préparés ». Pendant les premiers mois, on est surpris de voir que la seule crainte est celle d’un raid aérien contre Tokyo, un souci récurrent chez un militaire qui n’est absolument pas chargé de la défense du Japon. On comprend que le minuscule raid de Doolittle a pu impressionner les Japonais.
Le ton change après Midway, et le lecteur voit que les Japonais perdent tout d’un coup l’initiative. La campagne de Guadacanal est une suite de frustrations palpable dans le texte. Il alterne abattement et colère en 1944, et semble avoir mis la tête dans le sable en 1945, voulant à tout prix ignorer que le Japon a perdu la guerre. Au passage, Ugaki ne rate jamais une occasion d’être désobligeant envers les rivaux de l’armée de terre, évoquant d’abord des différences inconciliables puis se plaignant que l’armée ne tienne jamais ses promesses à mesure que les défaites s’enchainent. Mais il blâme aussi son propre staff, dont les membres devraient utiliser leurs cerveaux pour mieux anticiper s’ils veulent gérer une flotte entière, ou dont, comme d’habitude, les plans manquent de la moindre flexibilité. Il critique les sous-mariniers qui ne font pas preuve d’autant d’esprit agressif que les Américains. Il en veut à ses marins pour mettre autant de temps à se ravitailler en mazout[1]. Les commentaires du texte alternent curieusement entre le « je suis responsable » et le « je suis entouré d’incapables ».

Au-delà de nombreuses anecdotes[2], ce qui est militairement le plus frappant est combien les Japonais sont aveugles face à leur adversaire. Leurs reconnaissance sont partielles et sans rigueur, et ils n’ont aucun moyen de décodage. Opérationnellement, ils sont sans arrêt surpris par l’arrivée des task forces américaines. Stratégiquement, ils n’ont absolument aucune idée du nombre de navires qui sortent des arsenaux aux USA ni de la capacité de projection des américains. Leurs officiers surestiment largement les pertes infligées[3], ce que Ugaki est bien obligé de constater: comment peut-il y avoir autant de porte-avions dans la zone si nous en avons vraiment coulé autant ces derniers jours?. Sans le vouloir, Ugaki nous dit que la marine japonaise se bat avec un bras dans le dos.
Après les principales batailles, enfin, les principales défaites auxquelles il participe, Ugaki note souvent quelques remarques analytiques. Ainsi propose-t-il une analyse claire et détaillée de la défaite de Midway, mais en se centrant presque exclusivement sur les aspects tactiques. Les Japonais, par exemple, auraient dû distinguer le rôle de leurs porte-avions entre ceux dédiés à l’escorte et ceux dédiés à l’attaque au lieu de n’avoir que des équipages mixtes. Il manque les aspects stratégiques: Ugaki n’envisage pas, par exemple, de remettre en cause le concept même du plan de Midway, qu’il a lui-même conçu. Ou encore, après le tir au pigeon des Mariannes, il blâme le manque de compétences des pilotes sans se demander si les avions ne sont pas devenus obsolètes ni si la puissance de feu américaine n’a pas été démultipliée. Et ce n’est qu’après la défaite subie aux Philippines qu’il remet en cause le concept de « bataille décisive » si chère aux marins japonais, en se demandant s’il ne serait pas plus malin d’attaquer les faiblesses de l’ennemi plutôt que de chercher à engager sa flotte principale…

Les éditeurs ont coupé la plupart des éléments non-militaires du texte: les haikus que Ugaki compose à l’occasion, les aspects religieux, ses commentaires sur la composition du gouvernement. Il manque aussi toutes les notes prises pendant qu’il se remet, en 1943, de ses blessures[4]. On cerne tout de même les traits de caractère de l’auteur: un personnage décidé, orgueilleux, fier. Mais sentimental aussi, ressentant intimement les humiliations successives que lui infligent les Américains, et détestant l’impunité avec laquelle les task forces ennemies circulent. Son intelligence est moyenne: si on note ici ou là une belle prescience, par exemple en écrivant dès mai 1942 que le Japon a tout à craindre d’une guerre d’attrition, il se révèle incapable d’en tirer des conséquences pratiques. On peine à identifier des décisions concrètes suivant ses petites analyses post-batailles. Dans un style fort japonais, il conclut souvent qu’il faut accorder « la plus grande attention » à tel ou tel développement, sans pousser jusqu’à détailler comment. Et humainement, s’il est touché par le sort de ses camarades officiers, il n’évoque que par des périphrases convenues la jeunesse qui arme ses kamikazes. Au moins croit-il à ses idéaux sincèrement: il ne s’en sera pas trouvé tant pour se suicider le jour de la capitulation.

Ce Fading Victory est un étrange texte à la fois riche et illisible, un document unique, peut-être indispensable, mais trop long et tellement peu littéraire qu’il en est hostile au lecteur contemporain. Si le connaître éclaire d’une source de première main ce que les historiens peuvent raconter, il serait malhonnête d’en conseiller la lecture.

[1] De passage à Truk, la flotte japonaise met plus de 4 jours pour remplir ses réservoirs. Autant de temps pendant lequel elle est incapable d’agir si une opportunité se présente
[2] Allez, quelques-unes: au retour de Midway, deux navires se rentrant dedans lors d’un virage faute de s’être bien coordonnés… A Rabaul, pile le jour d’une opération majeure, des munitions mal stockées explosent en série forçant tout le staff à se mettre à l’abri pendant des heures, interrompant tout le commandement… Un sous-marin coule dans le port de Truk parce que son commandant à ordonné l’ouverture d’une trappe au moment où il ne fallait pas… L’état-major prend son poste à 7h du matin et personne n’est là pour réagir si quelque chose se passe la nuit…
[3] Jusqu’en 1943, les rapports indiquent environ deux fois plus de dégâts infligés que la réalité. A partir de la mi-1944, ces mêmes rapports tiennent du merveilleux et n’ont plus aucun lien avec la réalité, évoquant par exemple la destruction de plus de 10 porte-avions américains lors de la bataille des Philippines
[4] La préface indique que la famille a refusé la publication de cette partie du journal, qui ne traiterait que d’affaires personnelles

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