Fighting to the End. The Pakistan Army’s Way of War

L’armée est l’institution la plus populaire au Pakistan (loin devant les institutions civiles), et a exercé le pouvoir pendant plus de la moitié de l’existence du pays, à chaque fois après des coups d’Etat, disposant donc d’une influence considérable sur la politique pakistanaise. En politique internationale, le Pakistan continue de refuser de reconnaître la frontière séparant le Cachemire, perçoit l’Inde comme un ennemi mortel et soutient un certain nombre de groupes djihadistes dans l’espoir d’exercer une pression sur New Delhi. De plus, malgré la série de guerres perdues contre l’Inde (dont l’une impliquant la perte de la moitié du territoire pakistanais suite à l’indépendance du Bangladesh), les objectifs révisionnistes du Pakistan n’ont pas diminué, mais ont au contraire augmenté. De même, le Pakistan cherche à influencer la politique de son autre voisin, l’Afghanistan, craignant par-dessus tout une alliance entre Kaboul et New Delhi qui irait à l’encontre de ses intérêts. Pourtant, le Pakistan ne dispose pas des ressources internes permettant d’appuyer ses ambitions révisionnistes, et aucun de ses alliés n’est prêt à le soutenir dans ces démarches. Rationnellement, le Pakistan aurait dû chercher une forme d’accommodation avec l’Inde depuis longtemps, étant donné le différentiel de potentiel de puissance entre les deux pays. Il s’agit donc de tenter de comprendre pourquoi Islamabad persiste dans sa logique agressive, et Christine Fair, professeur à Georgetown, suggère dans ce livre que la réponse pourrait bien se trouver dans la culture stratégique de l’armée pakistanaise.

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Le travail empirique fourni par l’auteure est particulièrement fouillé, puisqu’elle a examiné toutes les publications professionnelles de l’armée pakistanaise depuis la création du pays (une ressource bizarrement sous-étudiée), complétées par une prosopographie des responsables militaires mettant en avant leurs origines géographiques, culturelles, et leur éducation. A partir de ce corpus, Fair montre que l’obsession indienne d’Islamabad est ontologique, et découle de la construction identitaire du Pakistan comme pays musulman, en opposition à une Inde essentialisée comme « indoue » (ce qui est absurde puisque l’Inde est multiconfessionnelle, et connaît d’ailleurs des problèmes de cohabitation des communautés). Les préoccupations de l’armée pakistanaise, qui se définit comme la gardienne des valeurs musulmanes du Pakistan, sont donc fondamentalement idéologiques, et pas militaro-stratégiques. Il s’agit de retarder au maximum toute ascension de l’Inde, ce qui a des conséquences importantes pour la définition de la victoire adoptée par l’armée pakistanaise. Pour les militaires d’Islamabad, la défaite consiste à ne rien faire, ou à finalement admettre le statu quo. En revanche, ne pas perdre est déjà gagner. C’est pour cela que toutes les défaites militaires du Pakistan (consécutives à des conflits déclenchés par le Pakistan lui-même) sont présentées dans la littérature disponible comme des résistances héroïques face à l’oppresseur indien. Et finalement, le Pakistan ayant survécu, la défaite militaire devient une victoire.

Fair montre comment l’armée pakistanaise, du fait de sa position de domination au sein de l’appareil d’Etat, a été très performante pour faire accepter par la société pakistanaise sa version et son interprétation des événements ayant marqué l’histoire du pays. Elle détaille aussi la manière dont cette culture stratégique influence les différents modes d’action de l’armée pakistanaise, notamment son rapport à la dissuasion nucléaire, sa recherche d’alliés ou son instrumentalisation de djihadistes au Cachemire et en Afghanistan. Sur ce dernier point, Fair montre que cette utilisation remonte à bien plus loin que le soutien de l’ISI aux moudjahidines contre les Soviétiques, mais aussi qu’un groupe comme le Lashkar-e-Taiba, dont l’idéologie djihadiste prohibe les attaques contre l’Etat pakistanais (contrairement aux groupes d’inspiration idéologique déobandie), remplit une fonction idéologico-politique utile pour les militaires.

Fair conclut son ouvrage en discutant les possibles chocs endogènes ou exogènes qui pourraient conduire à une révision de la culture stratégique pakistanaise, mais est pessimiste sur le sujet, et pense que cette culture restera stable dans le futur prévisible. A ce titre, elle plaide pour considérer le Pakistan comme un Etat dont les ambitions ne seront pas modérées, quel que soit le niveau de satisfaction et de soutien qu’il reçoit de ses partenaires. Au contraire, des politiques d’accommodation pourraient avoir l’effet inverse d’encourager encore plus de comportements agressifs et expansionnistes, puisqu’ils confirmeraient l’idéologie révisionniste qui irrigue l’armée, et la société, pakistanaise.

L’ouvrage est ainsi très complet et fouillé, et braque utilement le projecteur sur la manière dont l’armée pakistanaise, dont l’influence sur la politique du pays est fondamentale, se représente le monde qui l’entoure et son rôle. Indispensable pour comprendre la politique de la région.

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