War on the Silver Screen

Cette recension nous est envoyée par Pauline Blistène, diplômée de Sciences Po Lille et de la SOAS (Londres) en Relations internationales et Théorie Politique. Après avoir été journaliste à France Culture, elle poursuit actuellement ses recherches sur les univers fictionnels et la Guerre à la terreur dans le cadre d’une thèse de doctorat en philosophie intitulée « Le pouvoir épistémique de la fiction populaire dans l’Amérique post-11 septembre », sous la direction de Sandra Laugier (Paris 1). Elle enseigne parallèlement la Science Politique à Sciences Po (campus anglo-américain de Reims). Merci à elle.

Quelle place occupent les films de guerre dans la mémoire collective américaine du 20/21ème siècle(s) ? C’est à ce vaste sujet que s’attaque War on the Silver Screen, fruit d’une collaboration entre le professeur d’histoire Glen Jeansonne (Université du Wisconsin) et le journaliste américain David Luhrssen.

Très ambitieux, cet ouvrage passe en revue près de cent ans d’histoire en quatre chapitres – Première puis Seconde Guerre mondiale, Guerre froide et Guerre à la Terreur – en utilisant toujours le même procédé: une introduction « historique », sorte de brève récapitulation historico-politico-militaire des événements couverts, suivie d’une discussion des films sélectionnés représentant la grande Histoire. Chaque analyse de film sera, de même, souvent interrompue par quelques mises au point historico-militaires permettant de souligner les ressemblances ou les dissemblances entre les faits réels et leurs équivalents cinématographiques.

silver screen

On trouve ainsi, pour la Première Guerre mondiale, A l’Ouest rien de nouveau (1930), Les sentiers de la gloire (1957), Lawrence d’Arabie (1962) ou Gallipoli (1981). Pour la Seconde, le très beau Casablanca (1942) côtoie Patton (1970), La liste de Schindler (1993) et même Les lettres d’Iwo Jima (2006). La Guerre froide, elle, n’échappe pas aux cultissimes Dr. Folamour (1964) et Apocalypse Now (1979), en passant par La guerre selon Charlie Wilson (2007). Enfin, la Guerre à la Terreur, est abordée grâce à United 93 (2006), ainsi qu’aux deux réalisations de Kathryn Bigelow, Démineurs (2008) et Zero Dark Thirty (2012). A cette liste non exhaustive s’ajoute, tout au long du livre, pléthore de références, parfois sans grand rapport avec le sujet.

Si l’on peut saluer l’idée d’une collaboration entre un universitaire et un journaliste, favorisant une écriture souvent plus accessible, ce livre pèche néanmoins par son manque de rigueur et laisse de nombreuses questions sans réponse.

Tout d’abord, comment justifier le choix des films qui composent leur corpus? Aucune explication, si tenté que ces films sont particulièrement « efficaces et inoubliables» au royaume des images et des dialogues percutants. Ce sont ceux qui, selon les auteurs, ont « le plus contribué à façonner nos souvenirs et nos impressions des guerres de la nation » (p.XI). De sorte qu’en rappelant aux Américains les grandes figures du mal ainsi que leurs héros nationaux, ces films participeraient à la construction d’une double histoire, à la fois individuelle et collective, et façonneraient la compréhension populaire des grandes guerres modernes et contemporaines.

Si l’on est bien en mal à ne pas consentir à une telle affirmation – à ceci près que certains films sortent inexplicablement du cadre d’analyse américano-centré en mettant en scène l’histoire de l’Empire britannique[1] – on reste tout de même étonné par son approximation. Aucune mention des théories critiques en science politique ou en Relations Internationales qui, depuis plus de vingt ans, n’ont de cesse de démontrer efficacement l’importance des artefacts culturels dans l’analyse des phénomènes politiques[2]; ni des travaux en philosophie qui s’intéressent, depuis de nombreuses années, aux cultures populaires dans leur articulation au « réel »[3]. Et même si l’on se prête au jeu des auteurs, le très beau film de William Wyler Les plus belles années de notre vie (1946), relativement méconnu du grand public aujourd’hui, influencerait-il la perception populaire de la Seconde Guerre mondiale à la manière du blockbuster de Spielberg Il faut sauver le soldat Ryan (1998), pourtant absent du corpus? Au-delà du simple hasard, qui semble prévaloir au choix des films étudiés, on déplore la surreprésentation des productions dont la réputation n’est plus à faire, au risque de négliger les plus populaires.

Ensuite, quel est le statut des fictions cinématographiques analysées ? Cette question, pourtant centrale lorsque l’on souhaite démontrer la puissance de signification de l’image cinématographique, n’est absolument pas abordée dans cet ouvrage. Ainsi, et ce en dépit de leurs différentes articulations au réel, les films examinés dans War on the Silver Screen seront considérés par les auteurs de manière strictement équivalente. Or, comprendre l’impact du cinéma dans la construction populaire de l’histoire revient d’abord à analyser la manière dont le cinéma fait autorité sur le réel. Le questionnement devrait donc passer par une catégorisation des fictions cinématographiques selon leur puissance de signification de la réalité: sujet du film (inspiré ou non, d’une histoire présumée « vraie »), procédés formels favorisant une « impression de réalité »[4] (incrustation d’archives)… Par exemple, apprécier la confusion des registres entre la « fiction », le « documentaire » et la « trace » historique dans le film Zero Dark Thirty (2012) permet de mieux saisir le sens du débat qu’il a suscité à sa sortie sur le rôle de la torture dans la lutte contre le terrorisme et d’apprécier son rôle au sein du substrat politique de la Guerre à la Terreur.

En tentant d’offrir un regard alternatif sur les rapports entre cinéma et Histoire, certes trop souvent étudiés au prisme de la connivence entre industrie du divertissement et lieux de pouvoir, cet ouvrage ne convainc malheureusement pas. Une hypothèse traitée, dès les premières pages, telle une évidence, quand bien même (une amorce) de réponse aurait été, comme souvent, dans la question. La lecture de cet ouvrage trop descriptif peut même devenir assez lassante, à force de développements tantôt historiques, tantôt cinématographiques, simplement juxtaposés.

[1] Nous pensons à Laurence d’Arabie du réalisateur britannique David Lean (1962) mais aussi à Gallipoli de l’Australien Peter Weir (1981).

[2] Pour ce type d’approche, nous conseillons la lecture de l’excellent article de Jutta Weldes « Going Cultural: Star Trek, State Action, and Popular Culture », Millennium: Journal of International Studies, 1999, 28:1, pp.117‐134, p.118. , prélude à un livre qu’elle a ensuite dirigé To Seek Out New Worlds: Exploring Links between Science Fiction and World Politics, Palgrave Macmillan, 2003 ; Voir aussi Cynthia Weber, Imagining America at War: Morality, Politics and Film, Londres, Routledge, 2005.

[3] Voir par exemple, Sandra Laugier, « Vertus ordinaires des cultures populaires », Critique, Editions de Minuit, 2012/1 n° 776-777, pp. 48-61, p. 49 ; Sandra Laugier et Marc Carisuelo (dir.), Stanley Cavell, Cinéma et Philosophie, Presses de la Sorbonne Nouvelle, Paris, 2001.

[4] Nous empruntons cette notion au théoricien du cinéma Christian Metz, auteur des Essais sur la signification au cinéma (Ed. Kincksieck, 1968) et Le signifiant imaginaire. Psychanalyse et cinéma (Ed. Christian Bourgois, 1977).

Une réflexion sur “War on the Silver Screen

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