Confronting Political Islam

Cette recension nous est envoyée par Hanifa Touag, doctorante à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et à l’Université catholique de Louvain. Chercheuse au CISMOC (Centre interdisciplinaire d’études de l’islam dans le monde contemporain), elle achève une thèse intitulée « Le salafisme en Belgique, entre la pureté et le compromis. Une sociologie des régimes d’engagements des salafistes dans un contexte (post-)sécularisé ». Merci à elle.

L’impact des idées- et des idéologies- depuis la fin de la Guerre Froide est un sujet qui a profondément divisé le champ des études sur les relations internationales. En prenant acte de la victoire de l’idéologie libérale dans son ouvrage célèbre intitulé La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme, Francis Fukuyuma a indirectement rendu caduques et dépassées les luttes idéologiques à venir : plus qu’une réelle opposition de principes, les idéologies post-Guerre Froide ne seraient en réalité que l’expression déguisée d’un rapport de force socio-économique ou d’intérêts purement nationaux.

political islam

C’est à contre-courant de cette vision « réaliste » des relations internationales que s’inscrit l’ouvrage de John M. Owen IV, Confronting Political Islam. Pour l’auteur, professeur de sciences politiques à l’Université de Virginie, les idéologies continuent d’influencer les relations internationales, mais cette influence ne signifie nullement l’absence d’une rationalité. Pour étayer cette thèse, John M. Owen IV s’intéresse à une idéologie qui a bouleversé la scène politique au Moyen-Orient et au-delà depuis près d’un siècle, l’islamisme. L’islamisme a suscité quantité d’analyses sur ses origines – il est lié, pour les uns, à une maladie « intrinsèque » à l’islam ; pour les autres, il est le porte-voix des « déshérités », la « voix du Sud ». Mais au lieu de s’appesantir sur la question sans fin des origines, l’auteur note que le conflit mettant dos-à-dos les « islamistes » et leurs adversaires, les partisans d’une séparation du politique et du religieux (ou sécularisme), possède des traits communs avec d’autres conflits idéologiques qui ont marqué l’histoire de l’Europe depuis le XVIème siècle. Dès lors, quelques leçons sur la manière d’appréhender l’islamisme aujourd’hui peuvent être tirées de l’histoire. Certes, d’aucuns répondront que ce n’est pas la première fois qu’un rapprochement est établi entre l’islamisme et l’histoire et que comparaison n’est raison ; à cela, nous objecterons que lesdites comparaisons avaient pour objectif soit de stigmatiser l’islamisme – à travers, notamment, les termes inadéquats d’ « islamo-nazisme » ou d’ « islamo-fascisme » – soit de sous-estimer les enjeux du présent- en dressant, par exemple, un parallèle entre l’engagement des communistes français durant la guerre civile espagnole de 1936 et le départ récent de jeunes Européens pour la Syrie.

L’approche comparativiste de John M. Owen IV est toute autre : loin de plaquer des réalités anachroniques sur l’islamisme, l’auteur s’attache plutôt à dégager des récurrences dans le fonctionnement des idéologies. Dans quel contexte naissent-elles ? Sont-elles temporaires – peut-on déjà spéculer sur leur déclin imminent ? Enfin, un Etat qui revendique une idéologie est-il pour autant irrationnel ? Pour répondre à ces questions, l’auteur s’appuie sur trois séquences de l’histoire européenne :  La première concerne les luttes religieuses entre les catholiques et les protestants de 1520 à 1690 ; La deuxième revient sur les luttes politiques entre les républicains et les monarchistes entre 1770 et 1870 ; La troisième oppose le libéralisme, le fascisme et le communisme de 1910 à 1980.

En effet, ces séquences de l’histoire nous apprennent que : 1/ les idéologies survivent en dépit des répressions et des tentatives de mise au pas dont leurs défenseurs peuvent être l’objet. Les idées républicaines ont ainsi perduré et ce, malgré la restauration de la monarchie en France et les alliances interétatiques visant à garantir le statu quo monarchique. Similairement, l’islamisme ne doit pas, selon les termes de l’auteur, « être enterré trop vite » dans les pays où il est activement pourchassé (en Egypte, par exemple). 2/tout choix politique a un coût. Traiter de façon équivalente les islamistes modérés et les islamistes radicaux présente un risque : celui de précipiter la radicalisation des franges islamistes modérées. Cependant, coopérer avec ces dernières soulèvent des contradictions (comment un régime démocratique peut-il dialoguer avec ceux qui aspireraient ultimement à l’établissement de la Shari’a ?) déjà vécues par le passé (cf. le rapprochement entre les Etats-Unis et certains partis socialistes contre les communistes en Europe ou l’alliance entre les Habsbourg catholiques et les luthériens contre les calvinistes). Souvent, la stratégie de « diviser pour mieux régner » est la règle. 3/L’instabilité politique d’un pays encourage en son sein les ingérences étrangères. Dans les trois séquences historiques, l’auteur rappelle que les interventions étrangères répondent à la nécessité de ne pas voir s’installer un régime opposé aux intérêts des puissances intervenantes. 4/Un Etat peut être en même temps idéologique et rationnel. L’exemple le plus emblématique est fourni en 1979 par la prise d’otages de l’américaine américaine à Téhéran : irrationnelle qu’elle puisse paraître, cet acte peut refléter une stratégie d’auto-défense, mais aussi un moyen pour l’Iran de s’affirmer en tant que puissance régionale face à des Etats voisins qui lui sont hostiles (c’est la théorie de l’encerclement). 5/On ne peut prédire la victoire de l’une ou l’autre idéologie. L’auteur prend ici le contre-pied de la thèse du post-islamisme chère à Olivier Roy selon laquelle l’islamisme, par essence voué à l’échec politique, ne peut que renoncer à ses principes politiques et religieux. 6/ Les puissances « islamistes » sont à l’heure actuelle l’Iran et la Turquie, et ce, non seulement en raison de leur rayonnement économique, mais aussi du fait de leur apparente stabilité (à l’inverse de l’Etat saoudien que les djihadistes tentent de déstabiliser dès la prise de la Grande Mosquée de la Mecque en 1979).

La méthode comparatiste à laquelle John M. Owen IV invite est, à plus d’un titre, féconde : d’une part, elle permet de renouveler notre regard sur l’islamisme, objet scientifique dont l’analyse reste trop « engluée » dans la période contemporaine ; d’autre part, elle permet à l’auteur de convoquer le passé pour éclairer le présent. Nul doute, en effet, que cet ouvrage se veut prospectif… et « policy-oriented » : il s’adresse, à nos yeux, en priorité aux décideurs politiques « confrontés à l’islam politique » (comme le titre de l’ouvrage l’indique).

Néanmoins, l’ouvrage de John M. Owen IV présente des écueils scientifiques qu’il faut signaler. Le premier concerne la division entre « islamistes » et « sécularistes » qui structure l’ensemble de la réflexion menée par l’auteur : elle interdit toute forme d’alliances et de dialogues entre les deux « partis ». Le fait que Hezbollah (parti islamiste chiite libanais) soit salué, au lendemain du conflit israélo-libanais de 2006, par une large partie de la population libanaise et qu’il noue une alliance avec le Courant Patriotique Libre dirigé par Michel Aoun, offre un démenti clair du divorce culturel et politique irrémédiable entre les islamistes et le reste de la société. Par ailleurs, à de nombreuses reprises dans l’ouvrage, l’auteur distingue l’islamisme modéré et l’islamisme radical sans pour autant justifier la ligne entre les deux- il semble inconsciemment reproduire les évidences du sens commun à ce sujet. Or, fruit d’un processus d’étiquetage au sens entendu par Howard Becker, les notions de « radicalité » et de « modération » doivent être analysées à l’aune des acteurs/institutions qui les énoncent, et non prises comme telles. De plus, s’il est vrai que l’islamisme n’est pas une réaction aux interventions étrangères américaines, il est à notre sens indissociable des pénétrations extérieures jugées « agressives ». L’exemple d’Ibn Taymiya, jurisconsulte soufi devenu hanbalite au moment des invasions mongoles en Egypte, montre que la politisation de la religion est un rempart, une « défense » face à ce qui est perçu comme une « agression » extérieure – du reste, son œuvre irrigue, sans surprise, les références islamistes contemporaines. Enfin, le wahhabisme, mouvement politico-religieux saoudien, se développe de façon fulgurante peu de temps après l’expédition de Napoléon Bonaparte en Egypte (1798) et en vient même à inquiéter l’Empire ottoman par son caractère puritain et fortement rigoriste.

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