Quelle stratégie militaire américaine en Asie? Au delà de l’air-sea battle

Dans le nouvel opus de l’excellente collection Adelphi Papers publiée par l’International Institute for Strategic Studies de Londres, le Pseudo-Expert AutoProclamé (PEAP) Aaron L. Friedberg, l’un des meilleurs observateurs de la relation américano-chinoise (à laquelle il a consacré un ouvrage de référence en 2011) et professeur à Princeton, revient sur le débat stratégique américain et le concept de air-sea battle. Ce faisant, il illustre une fois de plus, et quoi qu’en pensent certains, que les civils ont bien des choses intéressantes à dire sur la stratégie militaire et qu’une méthode intellectuelle appropriée, acquise à travers une formation rigoureuse en histoire et en sciences sociales, vaudra toujours mieux dans le domaine que le doigt mouillé basé sur l' »expérience » de commandement d’une compagnie. La maîtrise tactique n’est en rien la garantie de la compétence stratégique, le passage de l’un à l’autre étant tout sauf automatique.

ASB

Destiné à être lu par les décideurs, l’ouvrage est court, direct, mais solidement référencé et argumenté. Friedberg commence par revenir sur l’origine du problème stratégique: le développement par la Chine de capacités de déni d’accès à la suite de la réalisation par les stratèges chinois lors de la Guerre du Golfe de la supériorité technologique américaine, mais aussi de sa dépendance envers les voies de communication. A ce titre, les Chinois sont très critique envers la compétence militaire de Saddam Hussein, qui a laissé les forces alliées se regrouper en Arabie Saoudite sans tenter de frappe de saturation qui aurait causé de nombreux dommages et aurait eu des répercussions politiques importantes du fait du nombre probable de tués. Certains ont avancé que Saddam Hussein s’était abstenu de conduire de telles frappes car il craignait une riposte nucléaire, ce qui reste à démontrer (en tous cas, cela n’apparaît pas dans les fameuses « Saddam tapes »), mais le problème ne se pose pas pour les Chinois qui disposent d’une capacité de dissuasion. Cet exemple de la Guerre du Golfe influence la pensée militaire chinoise et les nombreux débats qui ont lieu à Pékin dans les années 1990 et se cristallisent dans le concept d’ « ASCEL » (Active Strategic Counterattacks on Exterior Lines). La subtilité de la doctrine est qu’elle avance que la Chine ne tirera pas le « premier coup » dans une confrontation, mais qu’elle différencie entre « premiers coup » politiques et tactiques. En d’autres termes, la Chine se donne le droit, si elle estime qu’une déclaration ou une action politique constitue une agression, d’ouvrir le feu en premier, conformément à sa doctrine. Friedberg trace ainsi le développement des capacités militaires chinoises pour conduire des frappes et actions d’interdiction: missiles de croisière, missiles anti-navires, sous-marins, capacités de guerre électronique, etc. et montre la constance et la régularité de la modernisation militaire chinoise dans le domaine. L’enjeu politique étant bien sûr que si les Etats-Unis se retrouvent incapables de défendre leurs alliés ou de maintenir ouvertes les voies de communication ils soient remplacés par la Chine comme puissance régionale majeure.

Le deuxième chapitre revient sur la réponse américaine, lente à venir du fait des priorités que sont devenues le terrorisme et les guerres en Irak et en Afghanistan entre 2001 et 2011, et sur les enjeux de rivalités entre service. Il fournit également une grille d’évaluation des réponses possibles à apporter aux développements militaires chinois. Ainsi, selon lui, la doctrine militaire doit être évaluée en fonction de son impact probable sur la capacité des Etats-Unis à dissuader la Chine (une doctrine militaire faisant partie de la posture de dissuasion); sur la conduite des opérations en cas de conflit et sur la possibilité d’éviter l’escalade (en particulier nucléaire); sur la possibilité de soutenir financièrement l’effort militaire demandé à long terme; et enfin sur la réassurance des alliés des Etats-Unis dans la zone.

Armé de ces quatre critères, l’auteur évalue tour à tour les trois doctrines disponibles dans le débat public: l’airsea battle (à partir des documents déclassifiés et rendus publics), un blocage maritime à distance ou une campagne de déni d’accès maritime qui impliquerait de fortement réduire les capacités de la marine chinoise et les infrastructures de commandement et de contrôle à travers des actions de vive force à partir de la mer du Japon ou de la mer de Chine méridionale. Pour ces trois doctrines, Friedberg évalue les moyens militaires nécessaires, la conduite probable des opérations au vu des capacités connues des Etats-Unis et de la Chine et les conséquences politiques. Après une discussion des avantages et des inconvénients de chacune des alternatives, il propose une stratégie militaire pour les Etats-Unis basée sur plusieurs points: réduire les vulnérabilités des forces américaines aux frappes chinoises; maintenir la menace d’un blocus énergétique; développer des options offensives (frappes de longue portée, guerre sous-marine); et améliorer la coordination avec les alliés. Il demande également de réfléchir à deux problèmes qui lui semblent sous-étudiés: la possibilité d’une guerre prolongée de haute intensité, et l’hypothèse d’un mécanisme américano-chinois de contrôle des armements qui permettrait d’augmenter la confiance entre les parties, même s’il doute de sa faisabilité politique.

Au final, une excellente synthèse de la littérature disponible sur la modernisation militaire chinoise et les options américaines, qui ne se contente pas de résumer mais apporte réellement au débat. A lire pour tous ceux intéressés par le débat stratégique américain, mais aussi pour ne pas oublier qu’outre la résurgence de la menace russe et l’apparition de l’EIIL, l’Asie est une zone de tensions qui engage la sécurité de la France et de l’Europe. Décidément, c’est un bien mauvais moment pour réduire les budgets de défense.

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