Men at War: What Fiction Tells Us About Conflict, from the Iliad to Catch-22

Dans ce nouveau livre, le décidément prolifique Christopher Coker cherche à rendre compte de « l’essence de la guerre en tant que phénomène culturel, à travers ses codes existentiels tels que représentés par 25 figures littéraires », l’un des aspects traités dans un autre de ses ouvrages. Si l’idée peut paraître saugrenue à un militaire, qui connaît la guerre intimement (comme nous le rappelle le dernier livre de Michel Goya), le détour par la fiction est tout sauf absurde: comme le rappelle Cocker, la guerre est le phénomène existentiel ultime, qui permet aux caractères de se révéler, ce qui est exactement le rôle de la bonne littérature. Les grands auteurs placent leurs personnages dans des situations impossibles, et forcent le lecteur à faire des choix: approuvent-ils ou au contraire s’opposent-ils aux décisions du personnage? Qu’auraient-ils fait à sa place? La grande littérature est un révélateur de notre propre code existentiel, l’un des plus puissants moyens de se conformer à l’exigence socratique de se connaître soi-même. L’ouvrage de Coker comble ainsi un manque, puisqu’il analyse les œuvres non en fonction de leurs mérites littéraires comme le ferait un spécialiste, mais en fonction de ce qu’elles représentent de la réalité de la guerre.

coker

L’ouvrage est divisé en cinq grandes parties, qui représentent autant d’archétypes: les guerriers, les héros, les brutes, les survivants et les victimes. Chacune de ces parties présente en retour cinq personnages et l’on y croise des œuvres classiques telles que l’IliadePhiloctètes, l’Enéide ou Henry IV; des œuvres mondialement célèbres telles que Pour qui Sonne le Glas et A l’Ouest Rien de Nouveau, des œuvres célèbres dans le monde anglo-saxon mais peut-être moins en France (Catch-22; The Flashman Papers); des œuvres moins célèbres d’auteurs connus (Hadji Murat de Tolstoï ou le Brigadier Gerard de Conan Doyle) et d’autres dont je confesse n’avoir jamais entendu parler avant de les découvrir dans l’ouvrage.

Il serait fastidieux de résumer ici l’analyse développée par Cocker pour chacun des personnages qu’il présente comme l’une des facettes de ce que la guerre fait aux hommes. Disons simplement que Coker explore chacun des personnages en insistant sur la dimension existentielle de son rapport à la guerre, que l’on re-découvre des œuvres connues sous un nouvel angle et que l’on apprend beaucoup de celles que l’on ne connaissait pas; que l’ouvrage réussit le tour de force d’être un modèle d’érudition tout en restant accessible, force le lecteur à s’interroger perpétuellement sur son propre « code existentiel » et lui donne la furieuse envie d’aller se procurer immédiatement les œuvres manquant à sa collection. Le style habituellement assez lourd de l’auteur est d’ailleurs ici lisible, et l’on peut certainement remercier le travail de l’éditeur. Je voudrais en revanche m’attarder sur trois des personnages analysés par Coker, qui m’ont particulièrement frappé.

A tout seigneur, tout honneur. Il faut ainsi commencer par le guerrier archétypal, le combattant par excellence: Achille. Le génie d’Homère est de nous présenter un personnage qui est psychologiquement instable, colérique, obsessionnel et dangereusement angoissé à l’idée de sa propre mort (comme tous les Grecs, pour qui la mort est une idée profondément traumatisante en l’absence « d’au-delà » comparable au Paradis chrétien), mais qui n’en demeure pas moins une figure sublime dont, comme le rappelle Levinas, nous pouvons toujours comprendre la colère 3000 ans plus tard. Achille est le guerrier par excellence, celui que tant de soldats ont rêvé – et craint – de devenir. Coker rappelle ainsi que les soldats, dans tous les âges, sont pris dans une dialectique entre la dimension instrumentale (aller à la guerre car il le faut) et la dimension existentielle (aller à la guerre car on l’aime) du combat. Pour la plupart d’entre eux, la dimension instrumentale est la plus importante mais, pour une poignée de « super-soldats » aux performances de combat exceptionnelles, la dimension existentielle prédomine: ces derniers sont les guerriers par excellence, une classe que toutes les armées de tous les âges ont cherché à détecter, à entraîner et à promouvoir, mais qui échappent à tout test de temps de paix et ne se révèlent que dans le combat. Cette classe heurte les convictions égalitaristes et pacifistes de notre temps, car elle est un rappel que certains individus sont « naturellement » plus doués que d’autres pour éliminer leurs congénères, et Achille est le premier d’entre eux. A ce titre, Coker montre très justement la différence entre Achille, représentant la dimension existentielle de la guerre et Enée, qui au contraire représente la première incarnation littéraire de la dimension instrumentale: quand Achille se bat pour la gloire, Enée se bat (et sacrifie son bonheur) pour un but politique plus large qui le dépasse, à savoir la fondation de Rome.

Mais la guerre ne produit pas que des guerriers, elle produit aussi des brutes. L’une des analyses les plus marquantes de l’ouvrage de Coker est son exploration du personnage du juge Holden dans Méridien de Sang, de Cormac McCarthy. Situé dans les années 1850 à la frontière mexicano-texane, le roman présente au lecteur un théoricien de la guerre perpétuelle en la personne du juge. Celui-ci compare perpétuellement la dureté et le vide du climat à la dureté et au vide de l’existence humaine: la vie est une guerre, un combat permanent qui ne s’arrêtera jamais et où seuls les plus forts parviendront à survivre. McCarthy semble penser que cette permanence de la violence est insurmontable et sera éternelle, comme il le montre dans la scène finale du roman où le juge semble entrer dans une ronde sans fin, une sorte de danse infernale proche d’un sabbat sanglant. Le juge semble être une forme de vie élémentaire, à la fois plus et moins qu’un humain: il parle plusieurs langues, son éducation classique semble impeccable (il cite plusieurs auteurs) et connaît les arts et les  sciences de son temps. Mais, contrairement à Achille (par exemple), il est incapable d’éprouver des remords ou de montrer la moindre compassion. Il est très certainement un psychopathe mais, au cours du roman, le lecteur se rend compte d’une forme d’inhumanité et de primalité du personnage, qui représente la brutalité pure: il est l’incarnation vivante de la guerre, lorsque celle-ci était conduite dans l’état de nature (warfare) avant d’obtenir un but politique (war) qui a permis de la réguler. Avec des mots très forts, McCarthy exprime ce sentiment d’une permanence de la brutalité en dépit des couches, bien minces, de civilisation que nous pouvons bâtir: « War was always there, before man was, war waited for him. The ultimate trade awaiting its ultimate practicioner« . Il y a donc une anthropologie profondément pessimiste: l’être humain est le « praticien ultime » de la guerre, celui qui la pousse à des degrés de destruction inégalés, et le juge représente cette brutalité primitive, qui ne survit que par -et pour- la violence.

Au delà de la violence des brutes, la guerre crée aussi des survivants: ceux qui en connaissent les horreurs et veulent les éviter, le plus célèbre d’entre eux étant peut-être le personnage de Falstaff dans Henry IV de Shakespeare. Falstaff est un personnage supérieurement intelligent, profondément ironique et représente un type particulier de soldat: celui qui veut survivre à tout prix et refuse de se laisser convaincre par les appels aux grands sentiments, méprisant au contraire le haut commandement qui envoie les hommes à leur mort. Falstaff n’est pas un lâche, il comprend simplement qu’il y a une différence entre le courage aveugle et la prudence. A ce titre, ce n’est évidemment pas un guerrier comme Achille, mais un autre type de soldat: il se moque de l’honneur non pas parce qu’il pense que la guerre est absurde (il est trop intelligent pour ne pas en voir l’utilité politique), mais simplement car il est suffisamment âgé pour être cynique et se moquer des grands discours existentiels. Là où Henry se bat pour l’honneur, et ne voit pas de problèmes à utiliser ses soldats, Falstaff souffre de voir de jeunes gens mourir dans la fleur de l’âge, et préférerait envoyer les vieux et les impotents: « O, give me the spare men, and spare me the great ones« . Falstaff est ainsi profondément un militaire, qui ne s’oppose pas à la guerre, mais à ses excès.

Certes, on peut regretter que la sélection des œuvres fasse la part belle aux auteurs anglo-saxons (le Colonel Chabert est le seul personnage issu d’un auteur francophone présenté dans le livre), et que les héros de la trilogie asiatique de Malraux ou le Fabrice de la Chartreuse de Parme n’apparaissent pas, mais les choix de l’auteur lui permettent finalement d’écrire un ouvrage personnel. Au final, ces trois aperçus d’un travail très riche donnent une idée de l’ampleur et de l’intérêt de la tâche entreprise par Coker, de l’utilité de la fiction pour saisir la dimension existentielle de la guerre, et de la relation symbiotique entre art et guerre comme moyen d’élargissement de nos existences. A ce titre, le mot de la fin revient probablement à Coker lui-même: « To say that war is only hell and nothing more is a damaging lie. It is hell but it is also much more. (…) If we truly want peace we must remember that war is ‘beautiful’ too, and that men have always thrown themselves into it like moths to the fatal light of the flame. Only by constructing another kind of beauty can we turn our back on it« .

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