Crowded Orbits. Conflict and Cooperation in Space

Cette recension nous est envoyée par Guilhem Penent, doctorant en relations internationales à l’Université de Bordeaux, animateur du blog « De la Terre à la Lune » et membre d’U235. Merci à lui. 

Voilà un ouvrage qui va rapidement s’imposer comme une lecture obligatoire pour qui, étudiant ou professeur, cherche à se familiariser avec les enjeux de l’espace. Et de fait, rédigé de manière à traiter le plus explicitement et simplement possible des problèmes clés et des contradictions ayant concerné les activités spatiales d’hier à aujourd’hui, tout en posant la question essentielle de leur continuité dans le futur, Crowded Orbits n’est a priori pas le livre excessivement technique de nature à troubler le lecteur de bonne volonté.

moltz

Ni la longueur (moins de 200 pages pour le texte lui-même) ni le style (offrant une écriture simple et peu jargonneuse) n’ont été pensés pour imposer un travail de lecture trop exigeant. Surtout, l’auteur, expert reconnu en la matière, par ailleurs professeur à la Naval Postgraduate School à Monterey en Californie et à l’origine d’ouvrages et d’article remarqués, a pris soin d’inscrire son sujet le long de contours connus, consacrant ainsi un chapitre entier à chacun des différents programmes civils, commerciaux et militaires des Etats-Unis et des autres grands acteurs spatiaux de ce monde. Un chapitre est également dédié au domaine de la diplomatie spatiale : James Clay Moltz parvient là encore à fournir un contexte utile et stimulant à même, tout à la fois, d’exposer l’état d’avancement d’initiatives majeures comme le code de conduite (dont la dernière version, vieille seulement de quelques semaines, est disponible sur le site du SEAE) et d’expliquer pourquoi les discussions sur la régulation de la militarisation de l’espace sont aussi difficiles à mener (comme l’atteste le blocage entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine au sein de la Conférence du désarmement).

Ceci étant dit, pour indispensable qu’il puisse paraître en tant qu’introduction au monde des fusées et des satellites, l’ouvrage n’est pas sans limites. L’auteur est par exemple vraisemblablement peu au fait des subtilités européennes et du partage des tâches existant entre l’ESA, l’UE et les programmes nationaux. Il est de même surprenant – et contre-productif – que l’ouvrage fasse un usage aussi exclusif des unités de mesure américaines notamment dans le chapitre d’introduction à la mécanique céleste. Nous ne nous attarderons cependant pas sur ces aspects. Plus utile à notre sens, si l’on veut ne pas se méprendre sur l’intérêt véritable de ce livre, est la distinction qu’il convient d’opérer entre le « normatif » et le « positif ».

La force de l’ouvrage est de réussir à identifier, à capturer et à transmettre le nouveau zeitgeist sans tomber dans l’emphase hollywoodienne d’un film comme Gravity. Difficile pour quiconque s’intéresse aux problématiques de sécurité spatiale d’échapper en effet aux « 3C ». Et pour cause, cette abréviation popularisée par l’administration Obama après sa fameuse National Space Security Strategy de 2011 a été répétée à l’envi par les représentants du département d’Etat et du Pentagone : l’espace est de plus en plus congestionné (congested), contesté (contested) et compétitif (competitive). Il n’en demeure pas moins que, si ce changement de paradigme est reconnu par tous au sein de la communauté spatiale, sa signification n’est pas nécessairement comprise au-delà, parmi le grand public et surtout les décideurs en charge d’orienter les grands axes de l’activité internationale. Crowded Orbits s’épargne également les longues réflexions d’un précédent ouvrage réédité en 2011 qui, pour avoir établi la réputation de l’auteur (il n’est d’ailleurs pas innocent que ce travail soit régulièrement cité à l’appui des déclarations officielles américaines), n’en était pas moins difficile d’accès. La thèse, désormais réduite à l’essentiel, cherche à convaincre de la nécessité de mettre en avant le quatrième C de la coopération. Une double leçon émerge ainsi de manière très convaincante dans le cadre du chapitre de conclusion : quoique l’espace ait besoin de plus de coopération étant donné le nombre sans cesse grandissant d’acteurs – publics et privés – désireux de s’approprier les ressources jumelles que sont les positions orbitales et les fréquences électromagnétiques associées, les défis pour mettre en place un tel mécanisme sont encore nombreux et les succès pour le moment très limités. Il convient donc de mettre au crédit de Clay Moltz l’émergence d’un sentiment d’urgence, plus que jamais vital dans le contexte actuel.

L’ouvrage se cantonne toutefois trop souvent à un résumé descriptif de la situation plutôt que de tenter une analyse d’ordre plus positif. Les chapitres sur l’espace qualifié de civil (science + vol habité) et l’espace commercial sont ceux qui souffrent le plus de ce biais. Et de fait, ils s’avèrent être les moins problématisés et d’ailleurs les moins réussis. La critique est moins pertinente s’agissant de l’espace militaire que l’on sent beaucoup mieux maîtrisé – déformation professionnelle oblige – par l’auteur. Cela est particulièrement saisissant dès lors qu’il est question des interactions entre les relations internationales terrestres et les relations internationales spatiales. Si, à plusieurs reprises, Moltz remarque fort logiquement que les secondes sont inévitablement liées aux évolutions des premières, la nature exacte du lien n’est jamais précisée. L’ouvrage s’appuie d’emblée sur l’idée que l’espace, parce qu’il justifie désormais un engagement pour lui-même, relève d’une logique spécifique liée à la sur-utilisation actuelle de ses ressources. Il manque ici une analyse de nature plus géocentrée expliquant pourquoi l’espace fait plus que jamais sens au XXIe siècle et comment il s’intègre dans un cadre plus général qui le dépasse (motivations, société de l’information, politique étrangère, polarité…). Telle est d’ailleurs la thèse explorée par un ouvrage récent comme NASA in the World qui, bien que portant sur un sujet sensiblement différent, mérite davantage de ce point de vue d’être intégré dans un syllabus de cours de politique spatiale. Ce manquement est d’autant plus ennuyeux que la surpopulation qui menace par exemple les orbites GEO s’insère dans une logique de type Nord-Sud (ce que John Vogler appelle la « tragédie de la dépossession ») ici absente de l’étude, et non pas seulement de type « Big Sky » ou « tragédie des communs ».

Bref, Clay Moltz signe là un travail plus qu’honnête que devrait apprécier le lecteur non averti. Reste que, même s’il s’agit là d’une simple introduction aux enjeux spatiaux sans ambition autre que pédagogique – un effort en soi salutaire ! –, son manque d’envergure assumé ne peut en faire l’ouvrage de référence ultime. Celui-ci se fait encore attendre.

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