Conquered into Liberty : Two Centuries of Battle Along the Great Warpath That Made the American Way of War

Cette recension nous est proposée par Stéphane Taillat, docteur et agrégé en histoire, et enseignant-chercheur en relations internationales au CREC (Centre de Recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan). Merci à lui.

Ce livre a peut-être germé dans l’esprit de son auteur lors des séminaires que celui-ci a organisés chaque été depuis 2001 à Basin Harbor sur les rives du Lac Champlain. Professeur et directeur de recherche à la School of Advanced International Studies de l’Université John Hopkins, auteur d’un ouvrage remarqué sur le leadership civil et architecte de la nouvelle doctrine de contre-insurrection américaine, Eliot Cohen est certainement l’un des stratégistes les plus influents aux Etats-Unis. Dans Conquered into Liberty, Cohen explore les racines historiques de l’approche américaine de la guerre. Dans la veine des recherches de John Grenier, cette enquête l’amène à privilégier la période coloniale des Etats-Unis. Plus original pourtant, Cohen se focalise sur une région d’une importance géostratégique majeure à l’échelle de l’Amérique du Nord aux XVII et XVIIIème siècles, à savoir le couloir fluvial et lacustre courant de l’Hudson jusqu’à l’embouchure du Saint-Laurent. Considéré comme « le grand sentier de la guerre », cette voie de passage entre les futurs Etats-Unis et Canada est en effet le témoin de multiples affrontements, raids, installations de postes et tentatives d’invasion de la part des colons britanniques (puis des Américains) comme des Canadiens (Français d’abord puis Britanniques après l’indépendance des Etats-Unis).

cohen front cvr

Découpé chronologiquement autour des principaux évènements militaires rythmant la vie sur cette marche entre les possessions coloniales, la thèse de l’ouvrage est simple. Cohen estime en effet que c’est ici qu’est née une approche de la guerre visant à l’anéantissement de l’adversaire. Menacés dans leurs possessions comme dans leur extension, les colons britanniques auraient en effet très tôt considéré que leur survie exigeait l’éviction des français. Plus particulièrement, l’auteur montre comment le raid français sur Schenectady (au nord d’Albany dans l’état de New-York actuel) en 1690 est l’élément fondateur. Il faudra pourtant attendre la guerre de Sept Ans (1756-1763) pour qu’ils obtiennent satisfaction de la couronne britannique.

Ainsi, la thèse présente deux caractéristiques. De même que celle de Grenier, elle montre que cette approche n’était pas donnée au départ puisqu’elle résulte de la réaction à des évènements et de la perception d’une menace existentielle. D’autre part, elle fait le pont entre celle de Weigley et celle de Grenier. Le premier estime en effet que l’approche américaine de la guerre est marquée par la tendance à mener des conflits aux objectifs tendant à l’absolu par une stratégie d’anéantissement. Le second montre comment la nécessité de combattre les Indiens a conduit les colons à adopter des tactiques irrégulières consistant à s’en prendre à leurs biens et aux non-combattants. Cohen articule ainsi le niveau stratégique de l’un avec les considérations tactiques de l’autre.

En outre, Conquered into Liberty est une plongée passionnante et rigoureuse dans les considérations stratégiques de l’ensemble des acteurs. Son analyse met particulièrement en lumière les raisons du succès des Français jusqu’à la guerre de Sept Ans. Alors que la couronne britannique met peu d’ardeur à combattre la menace venant du Canada, et que les colonies elles-mêmes peinent à adopter une attitude commune, les Français choisissent une stratégie indirecte dont l’objectif est à la fois de harceler les colonies pour empêcher une éventuelle action britannique sur le Saint-Laurent et d’ouvrir un second front pour divertir des ressources qui pourraient être utilisées dans les combats en Europe. En dépit de leur manque de ressources et de leur faible dynamisme démographique, les Français montrent des qualités supérieures dans leur diplomatie indienne ainsi que dans la conduite de la « guerre des bois ».

Enfin, l’ouvrage de Cohen interroge aussi les relations américano-canadiennes, montrant combien elles restent ambivalentes et teintées de méfiance réciproque. Le récit des tentatives d’invasion américaines du Québec est restée longtemps dans la mémoire canadienne, au point que la crainte qu’elles ne se réitèrent restera jusqu’au dernier quart du XIXème siècle.

Conquered into Liberty est donc un ouvrage historique articulant la maitrise des sources et la description des conditions politiques, matérielles et sociales des conflits à la frontière avec une analyse stratégique rigoureuse. On peut certes se demander dans quelle mesure Cohen apporte quelque chose de neuf par rapport aux travaux antérieurs de Weigley et surtout de Grenier. Il a cependant le mérite de s’interroger sur les dynamiques de l’approche américaine de la guerre. « Conquered into Liberty » a bien été le sort des Indiens, et aurait pu être également celui des Canadiens. Il nous renvoie en tout cas aux tentatives d’ingénierie démocratique tentées par les Américains en d’autres endroits et en d’autres époques.

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