The Diffusion of Military Technology and Ideas

La diffusion des technologies et des doctrines militaires est probablement l’une des questions stratégiques les plus importantes de ce début du XXI° siècle[1], où la facilité des échanges physiques et informationnels facilite les transferts (intentionnels ou non) de connaissances, y compris dans le domaine militaire. Cette question de la diffusion soulève en effet tout un ensemble de problèmes fondamentaux: quels sont les mécanismes internationaux de diffusion ? Quelles sont les technologies et doctrines les plus facilement transférables, et pourquoi ? Quel est l’impact de la diffusion sur les équilibres régionaux de puissance, sur les alliances, et sur la conduite des opérations ? Assiste-t-on à une uniformisation des cultures militaires liée à la diffusion des technologies, et cela a-t-il une influence sur la stratégie militaire d’un pays ? Etc. Comprendre les mécanismes de diffusion militaire est donc fondamental pour la prospective internationale mais aussi pour la détermination d’une stratégie militaire (comment nos adversaires vont-ils se battre, et avec quels outils matériels et intellectuels?). Sur ce sujet, l’excellent ouvrage de Michael Horowitz a déjà permis de systématiser nos connaissances en offrant un modèle efficace expliquant sous quelles conditions les organisations militaires sont capables, ou non, d’intégrer de nouvelles technologies dans leurs arsenaux. Dans ce cas, est-il nécessaire de revenir sur cet ouvrage collectif de 2003 examinant la diffusion des technologies et doctrines militaires[2] ? La réponse est oui, tant les deux sont complémentaires et doivent être lus en parallèle.

diff 1L’ouvrage se présente comme une première tentative d’explorer les mécanismes de diffusion militaire et leurs conséquences, et est donc une collection d’études de cas organisée selon quatre thèmes : le rôle des facteurs culturels dans la diffusion, les mécanismes politiques de gestion et de contrôle de la diffusion, l’impact de la diffusion sur les transformations militaires et, finalement, la diffusion militaire à l’ère de l’information.

Les facteurs culturels sont donc importants dans l’étude des phénomènes de diffusion, car une technologie ou une doctrine est rarement importée en l’état, et nécessite bien souvent une modification pour convenir aux cultures locales : dans certains cas, la société importatrice échoue à intégrer les technologies, dans d’autres la culture locale renforce l’efficacité d’une innovation militaire spécifique. Chaque innovation militaire dépend de certains facteurs pour son efficacité, et ces éléments peuvent être particulièrement adaptés à un environnement culturel, ou complètement contre-productifs dans d’autres. Ainsi, le premier chapitre étudie la diffusion de plusieurs éléments-clefs de la révolution militaire occidentale en Asie du Sud au cours du XVIII° siècle, notamment l’organisation régimentaire, et avance que cette forme particulière d’organisation militaire a été particulièrement efficace car elle convenait aux valeurs culturelles locales, surtout les codes d’honneur et de respect de la communauté, mais aussi car les puissances occidentales ont permis un degré d’improvisation dans la diffusion du modèle régimentaire, permettant aux forces locales de se l’approprier à leur rythme. Le chapitre suivant étudie l’importation de la doctrine militaire soviétique en Iraq, Egypte et Syrie durant la Guerre Froide. Les auteurs montrent que l’adoption de cette doctrine militaire a été très différente en fonction des pays. Ainsi, l’Irak a importé cette doctrine de manière très sélective, en la combinant avec des éléments des doctrines britanniques et françaises. La Syrie a été le « meilleur élève » sur le papier, mais si l’organisation et les tactiques soviétiques étaient fidèlement copiées, l’esprit de la doctrine soviétique n’était pas compris. En effet, celle-ci reposait sur une forte initiative tactique, de la flexibilité et de l’adaptation, tandis que les doctrines des trois pays étudiés empêchaient l’initiative nécessaire à la bonne exécution de la doctrine (ainsi des ordres scriptés heure par heure donnés aux unités égyptiennes dans la guerre de 1973, ne laissant aucune place à l’improvisation). Les cultures de ces trois pays favorisant la conformité au groupe plutôt que l’initiative individuelle (qui peut conduire à l’humiliation), la doctrine soviétique a été plus efficace là où elle a été adaptée aux contextes locaux, et non pas là où elle a été servilement copiée. Enfin, le dernier chapitre de cette partie, plus classique et attendu, examine les coopérations de défense entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande, et montre comment les affinités culturelles favorisent la coopération militaire et la diffusion d’un certain nombre de pratiques.

La seconde partie étudie s’il est possible d’influencer et de contrôler le processus de diffusion, et montre que les succès de ces tentatives sont plutôt rares, du fait à la fois des contraintes du système international mais aussi des capacités d’innovation des pays « périphériques ». Christopher Jones étudie les efforts soviétiques pour contrôler la diffusion des technologies militaires au sein du pacte de Varsovie, en montrant que cette dissémination était un instrument de contrôle politique, notamment du fait de la préférence accordée à l’armée de la RDA, dont il fallait faire une vitrine face à la Bundeswehr. D’autres pays, notamment la Hongrie, ont été largement moins bien traités. Le chapitre suivant explore les efforts liés à la non-prolifération nucléaire, et montre qu’il n’existe pas de « profil type » de proliférateur (du fait des multiplicités d’incitations à acquérir des armes nucléaires), ce qui remet en cause les stratégies actuelles de non-prolifération, basées sur le respect du TNP. Le dernier chapitre de cette partie, absolument fascinant, rappelle que les innovations ne sont pas seulement le fait du « centre », mais viennent aussi de la périphérie. L’auteur examine ainsi le développement et l’utilisation des Fast Attack Crafts et des drones par Israël, ainsi que l’utilisation d’armes chimiques et de missiles balistiques par l’Irak. Dans chacun des cas, une puissance périphérique a développé des capacités qui ont surpris les observateurs, lui a permis d’obtenir un avantage stratégique et a influencé la stratégie militaire des adversaires (et partenaires), qui ont dû s’adapter à ces développements. L’innovation dans la périphérie prend ainsi la forme de « niches » en tant que « sous-catégorie » d’une innovation plus large, mais a des conséquences importantes.

La troisième section étudie la diffusion dans des périodes de transformation militaire rapide, et plusieurs constats émergent. Tout d’abord, la diffusion n’émane pas d’une source unique qui se répand. En pratique, plusieurs acteurs conduisent des expérimentations simultanées avec les nouvelles technologies, identifient différentes solutions et apprennent les uns des autres. Ensuite, l’effet « démonstration » (c’est-à-dire la mise en œuvre et l’observation d’une innovation) est très important lors des transformations militaires rapides (et influence donc la diffusion), bien que les RETEX soient souvent différents en fonction des pays. Enfin, la diffusion dépend de structures sociales plus larges : des changements sociétaux conduisent à l’adoption d’innovation militaires, tandis que la volonté de préserver un ordre social y rendent généralement réticents. Dans le premier chapitre, Herrera et Mahnken étudient deux vagues d’innovation au cours du XIX° siècle, qui ont toutes les deux été copiées et ont suscité des adaptations pour contrer leur efficacité : la guerre napoléonienne et la guerre prussienne. Les deux ont été basées sur des changements sociétaux importants (émergence du nationalisme et révolution industrielle), et la capacité des Etats à copier et contrer ces pratiques a dépendu de leurs propres conditions socio-politiques. Le chapitre suivant étudie la diffusion du combat blindé interarmes au cours de la Seconde Guerre Mondiale auprès de la Grande-Bretagne, des Etats-Unis et de l’Union Soviétique suite aux succès allemands en France et en Pologne. Là encore, la diffusion de l’innovation a dépendu des cultures organisationnelles et des conditions socio-politiques de chacun des pays. Enfin, Emily Goldman étudie la grande transformation de la guerre navale qu’a été l’introduction des porte-avions, et montre comment les Etats-Unis, le Japon, les Britanniques et les Italiens ont modifié (ou non) leurs doctrines et leurs tactiques pour inclure la possibilité d’attaques aériennes, avançant ainsi que le degré d’adoption (et donc de diffusion) d’une nouvelle technologie impliquant autant de ressources et autant de changement organisationnels est lié à un phénomène de « dépendance au sentier » : les choix effectués très en amont ont des conséquences durables.

La dernière partie, probablement la moins intéressante, étudie la diffusion de la « révolution de l’information » dans les affaires militaires. Le premier chapitre étudie la diffusion de l’organisation militaire américaine en tant que modèle pour la transformation des autres forces armées : les organisations militaires adoptent consciemment l’armée américaine comme référence de la modernité militaire, ce qui a des conséquences pour la sécurité internationale étant donné que le résultat sera une augmentation du nombre d’armées projetables et capables de délivrer des feux importants. Ce chapitre a relativement vieilli, notamment depuis que Biddle a montré que l’adoption du « système moderne » dans la conduite des opérations n’était pas à la portée de tout le monde, même si la technologie est disponible, et que d’autres auteurs ont étudié en détails les processus de transformation aux Etats-Unis, en France et en Grande-Bretagne, montrant l’hybridation résultant de l’importation de doctrine et technologies extérieures adaptées aux situations organisationnelles et culturelles locales. Le second chapitre examine la diffusion des technologies informatiques, et étudie son impact probable sur les transformations militaires. Ce chapitre se révèle étonnement prescient (nous sommes actuellement dans la situation qu’il prévoit), mais a donc souffert de l’impact du temps.

Les conclusions sont très importantes, et résument les motivations pour acquérir de nouvelles technologies et doctrines, les voies par lesquelles ces innovations sont transmises à d’autres Etats, et les facteurs culturels et/ou organisationnels influençant le degré de leur adoption. La diffusion des innovations ne peut pas être retardée indéfiniment. De plus, l’adoption de ces innovations se fera en fonction des cultures locales, et de manière relativement imprévisibles. Il est donc difficile d’estimer quelles innovations seront adoptées, et dans quelle mesure, comme le comportement de la Chine (qui émule de manière sélective le modèle militaire occidental) le démontre. Ce qui est certain, c’est que les nouvelles technologies et les innovations continueront à se diffuser, en particulier du fait des incitations commerciales à exporter pour les industriels. Enfin, les innovations actuelles (fondées sur la haute technologie) vont immanquablement susciter de la part des Etats périphériques le développement de capacités de niche destinées à contrer les effets de la haute technologie. Ces leçons ont des conséquences importantes pour le développement d’une stratégie militaire, afin d’estimer l’environnement dans lequel les troupes vont opérer.

Comme on le voit, même plus de dix ans après sa publication, cet ouvrage est toujours d’actualité pour quiconque s’intéresse aux questions stratégiques. Certes, plusieurs aspects ont vieilli. Par exemple, les directeurs de l’ouvrage s’attachent à étudier dans l’introduction et la conclusion les potentialités de diffusion de la « Révolution dans les Affaires Militaires basée sur les Technologies de l’Information» (IT-RMA), montrant ainsi les préoccupations du début des années 2000, et certains passages semblent un peu étranges après les campagnes d’Irak et d’Afghanistan. Mais force est de constater que certaines observations selon lesquelles les acteurs « périphériques » développent des stratégies de niche (pensons aux IEDs) étaient particulièrement bien vues, et que les conclusions sur la diffusion de l’IT-RMA s’appliquent très bien à la diffusion de technologies telles que les drones. Cet ouvrage, qui doit donc maintenant être complété par celui de Michael Horowitz, est donc toujours d’une grande actualité et utile pour toute personne travaillant sur les questions militaires, démontrant une fois de plus que, quoi qu’en pensent certains, les civils ont bien des choses intelligentes et utiles à dire sur les questions de stratégie militaire.

[1] Identifiée comme telle dès 2003 par Thomas Mahnken dans un incisif petit texte.

[2] On regrettera qu’il ait fallu attendre en France l’année 2012 pour organiser un colloque sur le sujet, dont les actes viennent d’être publiés, et qui se résume à une compilation – certes intéressante – d’études de cas, sans réflexion théorique sur les mécanismes de diffusion, alors que la littérature était, comme on le voit, largement disponible.

4 réflexions sur “The Diffusion of Military Technology and Ideas

  1. Amusant, j’avais fait une recension du bouquin (beaucoup plus courte, malheureusement) dans un Politique étrangère de 2004: http://ifri.org/files/politique_etrangere/PE_4_04_Lectures.pdf

    Mahnken, dont les chapitres sont parmi les meilleurs à mon sens, en parlait en effet avant cet ouvrage, mais le bouquin de Goldman et Eliason était lui même issu d’un colloque tenu à la fin des années 1990, qui a probablement mis du temps à être publié (incroyable, ce n’est pas en France que ça arriverait ;)). Dans le fond, comme dans tous les travaux sur l’innovation militaire, on sent là la patte d’Andy Marshall et de l’ONA, qui avaient probablement financé le projet à UC Davis. Au cas où tu ne l’aurais pas vu, ce dont je doute, Emily Goldman avait aussi co-écrit avec Richard Andres un papier sur les effets systémiques de la diffusion des innovations qui était paru en 98 ou 99 dans Security Studies et qui était assez sympa.

    • Ah, je ne connaissais pas ta recension!
      Oui, Andy Marshall a certainement joué un rôle majeur dans le financement: il a même écrit la préface de ce livre.
      Je trouvais justement intéressant de revenir dessus plus de 10 ans après, car il a vraiment bien vieilli. A part certains aspects comme la focalisation sur l’IT-RMA qui est caractéristique de l’époque, il y a vraiment des choses intéressantes à en tirer. Et Goldman a été très importante pour faire émerger ces thèmes de la diffusion et de l’innovation, même si elle l’a délaissé dernièrement. Mais les thèmes ont bien émergé. On a même un chapitre d’Adam Grissom sur « changement militaire » dans le bouquin collectif sur les études stratégiques (pour lequel on attend impatiemment ta contribution😉 ). On a failli avoir Horowitz, mais il est Minerva scholar au DoD cette année, et il a dit d’abord oui, puis non faute de temps…
      Au fait, j’ai soutenu le 2 mai! Wouhou!

      • Ah, fantastique pour la soutenance, bravo ! J’imagine que ça s’est très mal passé😉
        Je n’ai pas oublié mon papier pour vous: je me mets à l’instant à en rédiger l’intro ! (Bon, je ne dirai pas si je fais partie de ceux qui commencent par écrire l’introduction ou de ceux qui finissent par celle-ci…)

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