Ashes of Hama. The Muslim Brotherhood in Syria

Cette recension nous est envoyée par Stéphane Mantoux, agrégé d’histoire et animateur d’Historicoblog. Merci à lui.

Raphaël Lefèvre travaille au King’s College de l’université de Cambridge pour sa thèse ; il s’est spécialisé sur le mouvement islamique syrien. Comme il le rappelle dans le prologue, beaucoup d’observateurs ne pensaient pas, au départ, que le printemps arabe puisse gagner la Syrie, régie par les « Hama rules » : un renvoi au massacre de Hama, en 1982, où le régime d’Hafez el-Assad n’avait pas hésité à écraser dans le sang une rébellion islamiste. Or, en réalité, le souvenir meurtri de cet événement a alimenté la contestation au régime après les premiers incidents à Deraa, en mars 2011. Le siège de Homs, en février 2012, a rappelé à beaucoup de Syriens le massacre tragique de Hama. Il y a donc un contentieux à régler entre les sunnites et le régime. Mais celui-ci, tout comme les autres minorités, est également marqué par la mémoire des événements de Hama. Les Alaouites craignent un retour de l’insécurité des années 1979 et 1982 et le régime instrumentalise la menace supposée des Frères Musulmans pour sa propagande. Il a souvent agité l’épouvantail des Frères Musulmans et a continué de le faire pendant la guerre civile. Pourtant, on connaît fort peu de choses, en particulier en Occident, sur les Frères Musulmans syriens. C’est ce vide que se propose de combler R. Lefèvre, qui est parti interroger les Frères Musulmans syriens eux-mêmes, tout en recoupant bien sûr ces interviews avec d’autres sources des plus fiables, et jusqu’aux documents capturés au moment de la mort d’Oussama Ben Laden. Il a eu accès aux mémoires d’importants membres du djihad syrien -notamment Abou Musab al-Suri. Le livre propose une approche chronologique, en quatre parties.
Dans la première, l’auteur retrace la naissance de l’islam politique en Syrie jusqu’au coup d’Etat baassiste de 1963, en montrant comment les Frères Musulmans syriens ont réconcilié l’islam politique avec la démocratie, une première dans le monde arabe. Le salafisme naît, au XIXème siècle, du déclin de l’Empire Ottoman et de l’ingérence de plus en plus grande des puissances extérieures, en particulier occidentales. Les élites du Moyen-Orient réfléchissent à des solutions et certains rejettent celle qui consiste à s’inspirer des Occidentaux. Jamal al-Din al Afghani envisage la communauté islamique comme une nation : son nationalisme panislamique veut revenir à l’âge d’or des premiers califes, les salaf. Afghani a une certaine influence en Inde et en Egypte, alors dominées par les Britanniques. Mais c’est son élève Mohammed Abduh, un Egyptien, qui donne véritablement naissance au salafisme. Abduh, quant à lui, cherche à montrer la compatibilité entre l’islam et les nouveautés apportées par l’Occident, et en introduisant en particulier le rationalisme au sein de l’islam. Afghani et Abduh s’opposent ainsi violemment aux oulémas, gardien de la tradition islamique. La Syrie va tendre l’oreille au discours salafiste, et ce d’autant plus qu’elle est la terre d’origine d’Ibn Taymiyya, un théologien médiéval qui est considéré comme l’ancêtre intellectuel du salafisme. Redécouvert par les wahhabites à la fin du XVIIIème siècle, cet auteur est remis à l’honneur à Damas par Abd al-Qadir al-Jazairi, qui insiste sur l’harmonie entre la connaissance rationnelle et la révélation, et une interprétation littérale de la charia. Les salafistes rejettent cependant le versant intolérant d’Ibn Taymiyya, en particulier à l’égard des minorités. C’est donc un islam politique modéré qui émerge en Syrie. Les salafistes adoptent progressivement le constitutionnalisme et le libéralisme politique ; mais leur caractère élitiste et intellectuel provoquera plus tard une crise interne dans leur organisation. Parallèlement, club et sociétés pullulent dans l’Empire ottoman. La période du mandat français exacerbe les tensions liées à l’occupation étrangère mais aussi à la confrontation aux normes occidentales de la puissance occupante. Les sociétés créées notamment à Damas, mais aussi à Alep, protestent contre l’installation d’écoles chrétiennes par les Français. Ces populistes islamistes vont entrer dans la sphère politique à la faveur de la Seconde Guerre mondiale. En mai 1944, les manifestations organisées à Damas sont soutenues par 40% des habitants de la capitale. La naissance des Frères Musulmans syriens, en 1946, suit celle de la branche égyptienne en 1928. Hassan al-Banna, le fondateur de cette dernière, se distingue des penseurs salafistes précédents en envisageant l’islam englobant toute la société. En 1939, les Frères Musulmans sont devenus une puissance de premier plan en Egypte. Des Syriens qui ont étudié au Caire et ont rencontré al-Banna vont contribuer à l’émergence de la branche syrienne des Frères Musulmans. Le premier congrès de l’organisation se tient à Alep en 1945, dans la métropole du nord qui a été un centre majeur de l’activité islamiste durant la décennie 1930. Les Frères Musulmans syriens ne sont pas un décalque de la branche égyptienne : la présence de nombreuses minorités en Syrie les obligent à composer avec cette réalité. Pragmatiques, ils vont entrer dans le jeu électoral et participer très tôt aux élections, d’où la création d’un parti représentant l’islam politique. Le jeu politique syrien, au moment de l’indépendance, comprend alors le Bloc National, des formations de gauche comme le parti Baas, et des formations islamistes. Le Bloc National, qui remporte les élections de 1947, craint la montée en puissance des Frères et fait saisir leur journal, al-Manar. Dès mars 1949 a lieu un premier coup d’Etat fomenté par le colonel Husni as-Zaim, qui dissout les partis politiques dont celui des Frères. Après un nouveau coup d’Etat, les élections de novembre 1949 voient les Frères Musulmans se présenter pour la première fois seuls sur une liste. Leur succès leur fait obtenir des places de ministres. Dépeints comme des « fanatiques« , les Frères Musulmans montrent en réalité leur talent pour le compromis : lors de la discussion sur la constitution, en février 1950, comme l’opposition à leur proposition de déclarer l’islam religion officielle est trop forte, ils cèdent en obtenant un article qui fait de l’islam la religion du chef de l’Etat. L’activité des clubs et des sociétés continuent, et les Frères soutiennent la cause palestinienne, plus pour contrer, d’ailleurs, le parti Baas. Réalisant aussi la montée du socialisme, ils investissent ce terrain : Mohammed al-Sibai, un des fondateurs historiques du mouvement, publie en 1959 Le socialisme de l’islam qui cherche à présenter une troisième voie islamique entre l’ouest et l’est. Les Frères sont plutôt favorables aux Soviétiques, mais sont très hostiles aux communistes syriens qui recrutent dans les mêmes groupes sociaux qu’eux -les classes moyennes et inférieures, éduquées, des grandes villes. Cette orientation n’est d’ailleurs pas sans provoquer des remous au sein des Frères Musulmans. Ceux-ci affrontent bientôt la concurrence du parti Baas, créé en 1940, sur la base d’un nationalisme panarabe, mais qui s’adjoint rapidement une composante socialiste, et s’allie avec le mouvement paysan d’Akram al-Hawrani. En 1954, les Frères Musulmans décident de se retirer de la vie politique : la répression lors des coups d’Etat précédents les a affaiblis, et par ailleurs, en Egypte, Nasser, devenu très populaire en Syrie, a écrasé les Frères Musulmans. En 1958, ils acceptent le projet de République Arabe Unie, mais c’est le Baas qui s’impose pour en sortir, par un coup d’Etat, en 1961, et qui a commencé par ailleurs à pénétrer l’armée. Ce sont les officiers baassistes et nasséristes de cette dernière qui mène le coup d’Etat de 1963.
 
L’opposition entre le Baas et les Frères Musulmans qui se développe de 1963 à 1982 ne se limite pas qu’à une fracture idéologique. Le Baath ne rejette pas l’influence de l’islam, mais pour les Frères Musulmans, l’idéologie de ce parti est une trahison de la doctrine islamique. Les premiers incidents ont lieu dès juillet 1964 et dégénèrent en émeutes, particulièrement à Hama, un des bastions du conservatisme religieux. Les événements dégénèrent quand des manifestants tuent un milicien baasiste. Marwan Hadid, un activiste musulman, se retranche avec ses partisans dans la mosquée Sultan, et tient 29 jours avant de se rendre, montrant déjà l’existence d’un courant islamiste radical. Le régime va alors tenter de contrôler ce mouvement religieux, et ce d’autant plus que l’armée et le parti Baas sont de plus en plus dominés par les minorités. Hafez al-Assad, qui s’empare du pouvoir en novembre 1970, se montre d’abord conciliant à l’égard des sunnites. Mais dès 1973, les Frères Musulmans, déçus de ses gesticulations, rejettent non seulement le parti Baas mais aussi le régime lui-même, de plus en plus dominé par les Alaouites. Pour de nombreux Syriens déshérités, ces bouleversements politiques ont été l’occasion d’une ascension sociale fulgurante. Le régime a veillé, via une politique de réforme agricole et de nationalisations, à casser l’influence de l’ancienne élite ; en outre, les classes pauvres et moyennes des villes, électorat traditionnel des Frères Musulmans, sont relativement délaissées au profit des masses rurales. Les choix d’Assad en matière de politique étrangère gonflent aussi le mécontentement des Frères : invasion du Liban en 1976 pour combattre l’OLP, soutien à l’Iran chiite pendant la guerre Iran-Irak en 1980… Le parti Baas s’efface devant la domination du clan Assad et les protestations tournent à l’émeute dans les grandes villes syriennes dès la fin des années 1970. A Hama et Alep, les habitants se sentent mis à l’écart par la mainmise du parti Baas sur le pouvoir en 1963. A Alep, le massacre des cadets alaouites de l’Ecole d’Artillerie, en 1979, déclenche une répression suivie d’une vague de manifestations mais qui reste assez pacifiques. A Hama au contraire, le meurtre d’un chauffeur de camion par un paysan alaouite conduit aux discours enflammés des Frères Musulmans et de l’Avant-Garde combattante pour soulever la population contre le régime. De 25 à 40 000 habitants sont massacrés par les troupes prétoriennes d’Assad en février 1982. Cela est dû à l’alliance étroite entre le mouvement paysan, les marchands, les Frères et les notables ruraux. Damas, surveillée par les compagnies de défense du frère d’Hafez, Rifat, reste au contraire relativement calme. Les élites locales ont contribué à calmer le jeu mais une nouvelle génération d’activistes islamistes a émergé, qui utilise une rhétorique religieuse et est prête à recourir à la violence pour atteindre ses buts : elle a manqué de déclencher une guerre civile sectaire. Il faut dire qu’à la fin des années 1970, l’opposition islamique au régime est devenue de plus en plus sectaire. Les Alaouites, qui constituent environ 10% de la population syrienne, étaient socialement marginalisés, économique exploités et isolés religieusement jusqu’au mandat français. Les Français ont utilisé le ressentiment des Alaouites contre les sunnites, en leur donnant, pendant un temps, leur propre Etat (1920-1936). En revanche, à l’indépendance, les sunnites dominent le jeu politique et marginalisent les alaouites jusque dans la région où ils sont dominants, Lattaquié. Mais les alaouites ont investi le parti Baas et surtout, depuis le mandat français, le corps des officiers de l’armée. Il faut attendre cependant 1969 pour que les Alaouites s’imposent vraiment au sein du parti qui a pris le pouvoir. C’est ce que consacre aussi l’arrivée d’Hafez el-Assad l’année suivante. En réalité, le régime n’est pas complètement alaouite : Hafez s’allie avec la bourgeoisie sunnite de Damas qui obtient des postes dans le Baas en échange de son soutien. Il s’appuie sur sa famille, son clan, sa secte religieuse et sur les officiels du Baas dans la campagne. Le baril de poudre sectaire explose cependant dès les années 1970. L’opposition islamique s’est radicalisée, notamment sous l’effet de l’Avant-Garde combattante, un mouvement djihadiste lié aux Frères Musulmans. Un membre des moukhabarat est tué à Hama en 1976, le recteur de l’université de Damas et un professeur d’Alep sont abattus en 1977, jusqu’au massacre, le 16 juin 1979, des cadets de l’école d’artillerie d’Alep par un commando de l’Avant-Garde introduit par le capitaine sunnite et baasiste Ibrahim Yusuf, qui tue 83 personnes. C’est alors qu’Hafez purge l’armée et le Baas des sunnites et se repose largement sur les Alaouites. L’appareil répressif est d’ailleurs dirigé par eux : Rifat, mais aussi Ali Haydar, qui dirige les commandos, et Ali Douba, le chef du renseignement militaire. En dépit de cette « alaouisation« , le régime reste étroitement entre les mains d’Hafez el-Assad.Les Frères Musulmans regroupent en réalité une variété de sociétés et de mouvements islamiques préexistants. Un clan d’Hama est souvent vu comme s’opposant à une faction d’Alep. La distinction la plus opérante reste cependant, à partir des années 1960, celle entre l’aile de Damas et celle du nord, Alep, Hama, et d’autres cités. La branche de Damas, plus modérée, va se retrouver progressivement marginalisée. Au départ, les Frères Musulmans sont surtout issus de Damas, ils se connaissent entre eux, c’est une élite intellectuelle, leur discours est d’ailleurs plus intellectuel que politique : ils souhaitent un Etat islamique démocratique, où l’islam est religion d’Etat, source de la loi. Ils n’ont pas hésité à s’allier avec des nationalistes réactionnaires en 1944. Cette empreinte damascène marque fortement Issam al-Attar, qui prend la tête des Frères de 1957 à 1969. Al-Attar, qui ne veut pas se départir du jeu démocratique et de la légalité, refuse de participer au coup d’Etat préparé en 1962, ce qui lui est reproché par certains Frères. Durant la décennie 1960, les Frères Musulmans se déchirent donc entre partisans des villes du nord et ceux de Damas. Les premiers reprochent aux seconds de rejeter les particularités d’un islam soufique dépassé par l’exigence salafie. En réalité, c’est un prétexte car certains Damascènes restent fidèles à l’enseignement soufique : la querelle est avant tout une querelle de pouvoir, les Frères du Nord se sentent dominés par ceux de Damas. Al-Ittar est reconnu pour ses talents de prêcheur, mais pas pour ceux de politicien et de diplomate. Il se résoud à un exile plus ou moins forcé dès 1964, à Aix-la-Chapelle. La faction nord est dirigée par Amin Yagan, l’adjoint d’Ittar à la direction de l’organisation : entre 1969 et 1972, les Frères Musulmans sont ainsi dire sans direction et les fidèles d’al-Ittar s’exilent également. Ces exilés dispersent l’influence du mouvement notamment en Angleterre. L’Aleppin Abdel Fatah Abu Ghuddah prend finalement la tête du mouvement, avant de céder la place en 1975 à Adnan Saadeddine, né à Hama, dont l’arrivée au pouvoir consacre la radicalisation politique et idéologique des Frères Musulmans, autour d’un groupe de Hama mené notamment par Said Hawwa. Hama est également la patrie du radical Marwan Hadid, qui mène la lutte armée en 1964 et qui a rencontré en Egypte le Frère Sayyid Qutb, qui promeut la lutte armée contre Nasser. Jusqu’à sa mort en 1966, Qutb défend l’utilisation de la violence pour renverser les régimes arabes impies et il a probablement influencé Hadid. Le succès du message repose sur son caractère universel. Marginalisé après son échec de 1964, Hadid part dans camps d’entraînement palestiniens en Jordanie, avant d’en être chassés au moment de Septembre Noir. Revenu en Syrie, il crée l’Avant-Garde combattante, un groupe d’élite de combattants chargés de mener des attaques ciblées contre le régime. Il est arrêté à Damas en juin 1975 et exécuté l’année suivante  : en représailles, ses hommes abattent le major Muhammad Gharrah, le chef du renseignement général à Hama. Pour Abou Musab al-Suri, un des membres de l’Avant-Garde et qui sera plus tard l’idéologue d’al-Qaïda, la période de 1976 à 1980 est un véritable âge d’or du djihadisme. Abd us-Sattar az-Zaim transforme l’Avant-Garde en une organisation terroriste professionnelle, décentralisée en cellules relativement autonome, tout en ayant infiltré les forces armées : nombre de ses membres se retrouveront plus tard dans al-Qaïda. Le régime croit d’abord à une manoeuvre du rival irakien. Mais la vérité se fait jour quand Adnan Uqlah, un Aleppin, conduit le massacre de l’école d’artillerie d’Alep en 1979, Hafez el-Assad échappant à un attentat en juin 1980. Uqlah, qui dirige désormais l’Avant-Garde, se trouve à la tête d’une organisation accrue par l’arrivée de volontaires, et dirige le tout d’une poigne de fer. Les Frères Musulmans, en se ralliant bon gré mal gré aux djihadistes, ont fait le jeu du régime qui a pu les accuser de « terrorisme » pour justifier une répression aveugle. A la mi-1979, une réunion des Frères Musulmans accepte le principe de l’utilisation de la violence pour renverser le régime. Les moukhabarat ciblent indistinctement les Frères Musulmans ou l’Avant-Garde. La répression est notamment menée par Rifat, qui après l’attentat contre son frère, en 1980, fait arrêter des milliers de personnes, dont 500 à 1 000 meurent en détention. La législation se durcit et une loi, la 49, datée du 7 juillet 1980, condamne à la peine de mort les membres des Frères Musulmans. Ali Sadreddine al-Bayanouni devient le chef de la branche militaire des Frères, qui reste cependant moins efficace que l’Avant-Garde. Si les Frères s’unissent face au régime, les dissensions demeurent et le commandement unifié se dissout vers la fin de 1981. L’Avant-Garde et la branche locale des Frères à Hama, devant l’occupation progressive de la ville par les forces de sécurité, commencent à distribuer des armes aux habitants et à appeler au soulèvement. Les Frères d’Hamas se désolidarisent de ceux d’Alep, et Adnan Uqlah, qui était à Amman, est rappelé par Umar Jawa, le commandant de l’Avant-Garde, à Hama. La direction des Frères enjoint à Jawa de ne pas provoquer de soulèvement, mais le message n’arrive pas, probablement à dessein. Les 400 militants de l’Avant-Garde sont rejoints par des milliers de sympathisants en février 1982 à Hama. Le régime envoie les compagnies de défense, qui se sont déjà tristement illustrées dans la répression, et la 3ème division blindée. Hama est pilonnée par l’artillerie, des quartiers entiers sont pulvérisés. Le nombre de victimes, impossible à établir précisément, se chiffre entre 10 et 40 000 morts. Les services syriens découvrent alors que l’Irak a protégé une partie des islamistes radicaux syriens, et leur a fourni des armes. L’Arabie Saoudite a aussi servi de pays de refuge pour de nombreux exilés.

Avec le massacre d’Hama, Hafez el-Assad a envoyé un message très clair à l’opposition islamique, mais il est aussi forcé de tenir compte de la popularité de plus en plus importante du mouvement. Il va donc coopter l’encadrement religieux, puis, après 2003, encourager le départ des djihadistes en Irak. Les vétérans de l’Avant-Garde, eux, se détournent vers le djihad mondial. Les relations entre les Frères et l’Avant-Garde sont exécrables. Uqlah, qui continue la lutte armée à partir d’Amman, est finalement tué à la fin 1982. Certains djihadistes se rendent, profitant de l’amnistie déclarée par le régime, d’autres partent vers l’Afghanistan. Ils vont y être influencés par Abdullah Azzam, un des pères du djihad afghan depuis Peshawar. Certains l’avaient déjà rencontré en passant par les camps jordaniens ou libanais. Azzam internationalise le djihad afghan et crée les structures pour acheminer les combattants arabes sur place : en 1984, il dispose déjà de 400 hommes prêts au combat. Les Syriens sont peu nombreux, mais se radicalisent devant la répression exercée par les Assad. Abou Musab al-Suri, qui a fait partie de l’Avant-Garde, est l’un des premiers à rejoindre Ben Laden en 1987, comme la plupart des Syriens servant avec Azzam. La mort de ce dernier, en novembre 1989, accélère la naissance du djihadisme issu du salafisme. Al-Suri tire les leçons de l’expérience syrienne pour recommander une organisation structurelle qui deviendra la base –al-Qaïda. Al-Suri se rend ensuite en Espagne, puis en Angleterre en 1994 où il est en lien avec le GIA algérien. En Espagne, Imad Eddine Barakat Yarkas dirige la première cellule, de 1995 à son arrestation en 2001, qui commet les attentats de Madrid trois ans plus tard. Al-Suri n’a perdu de vue le djihad syrien, tout comme Abu Baseer al-Tartousi, un érudit basé à Londres qui prêche un conflit ouvertement sectaire. L’invasion de l’Irak en 2003 fournit aux djihadistes un nouveau champ de bataille. Les moukhabarat laisse ce mouvement se développer : ils ont une longue expérience d’instrumentalisation des mouvements terroristes. Mais ils ont encadré le flux et ont parfois financé des groupes proches d’al-Qaïda en Irak. L’arme est à double tranchant : des attentats ont lieu en Syrie en 2004 et en 2005, et Fatah al-Islam, largement créée grâce au soutien syrien, échappe à son patron. Le régime syrien coopte aussi les oulémas pour s’assurer l’encadrement de l’islamisme : Ahmad Kouftaro puis Ahmad Hassoun sont nommés successivement grands muftis. A l’avènement de Bachar el-Assad, en 2000, celui-ci est obligé de davantage composer avec les religieux sunnites en raison des pressions intérieures et extérieures montantes. La Syrie devient pour les Américains un pays « voyou » après les attentats du 11 septembre, et elle doit se retirer du Liban en 2005. Elle soutient le Hezbollah en 2006 et conserve une rhétorique pro-palestinienne, pour s’attirer de plus larges soutiens dans le monde sunnite syrien. Les Frères Musulmans en exil se déchirent entre Aleppins et ceux d’Hama, se rejetant la responsabilité du massacre. Le régime, qui continue la répression, accentue les divisions en proposant des négociations en 1984. La fracture est consommée dès 1986. Le clan Hama gagne l’Irak de Saddam Hussein. La faction aleppine, dont le chef, Ali Sadreddine al-Bayanouni devient le chef des Frères, renonce à la violence après le massacre de Hama, revient au pluralisme et à la démocratie, même si le mouvement reste attaché à l’islam politique. L’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad ouvre des espoirs de compromis, vite dissipés. En 2005, Abdel Hakim Khaddam, un membre important du régime, fait défection et rejoint les Frères Musulmans en exil. Mais l’association avec l’ancien vice-président syrien ne permet pas aux Frères de s’imposer parmi l’opposition syrienne. En mars 2011, le mouvement de contestation n’a rien de religieux, au départ. Mais l’expérience de Homs, dès l’année suivante, montre que le caractère sectaire du conflit se développe ensuite. La répression du régime a entraîné à la fois la militarisation puis la radicalisation de l’opposition. En février 2012, alors que débute le siège de Homs, le régime relâche al-Suri, détenu depuis 2005, pour servir sa propagande qui prétend combattre le « terrorisme« . Les Frères Musulmans, dénoncés quasiment dès le départ par le pouvoir Assad, aident à la création de camps pour les réfugiés en Turquie, au Liban et en Jordanie. Leur nouveau dirigeant, Mohammed Riyadh al-Suqfah, appartient à la faction de Hama, ce que d’aucuns regardent avec méfiance. A la mi-juillet 2012, les Frères annoncent qu’ils créeront un parti politique, après la chute d’Assad, pour concourir aux élections. Il y a cependant des doutes sur la capacité du mouvement à être crédible sur le terrain, d’autant plus qu’une partie de l’organisation, qui a rejoint le Conseil National Syrien créé en 2011, marque une rupture générationnelle. Le Mouvement pour la Justice et le Développement, basé à Londres, rassemble en outre ceux qui se présentent comme les héritiers d’al-Ittar.Comme le montre l’exemple syrien, les Frères Musulmans sont loin d’être une organisation uniforme dans tous les pays du monde arabe. Le mouvement syrien, inspiré par le salafisme, est dès le départ plus intellectuel et politique que son homologue égyptien. Mais cela n’empêche pas les Frères syriens de céder parfois à un discours plus radical, inspiré d’Ibn Tammiyya, en particulier après le coup d’Etat de 1963. La radicalisation tient aussi à des problèmes de direction du mouvement, et conduit à l’exemple de Marwan Hadid, devenu un martyr pour les djihadistes. Les groupes djihadistes comme l’avant-garde opèrent d’abord indépendamment, puis les Frères s’y rallient car ils voient les disciples de Hadid gagner en popularité et ils pensent par ailleurs que le régime pourrait bien succomber. Les survivants du massacre de 1982, déçus par les Frères, rejoignent le djihad afghan puis celui mondialisé par al-Qaïda. Les Syriens djihadistes y acquièrent une expérience qui leur sera profitable plus tard, au moment du déclenchement de l’insurrection. La faillite d’un islam modéré laisse un espace aux Frères Musulmans pour renaître de leurs cendres, avec aussi la mémoire des luttes, leur implantation historique dans les grandes villes, une légitimité certaine. Surtout, ce sont leur capacités d’organisation qui peuvent faire la différence, en mobilisant réseaux et ressources indispensables au succès.

En plus de l’appareil de notes, et en dépit de l’absence d’une bibliographie récapitulative, Raphaël Lefèvre a ajoute dans les annexes des textes importants liés au parcours des Frères Musulmans syriens. L’un des principaux mérites du livre de Lefèvre est de montrer que les Frères Musulmans n’ont aucunement un système de commandement « centralisé« , et sans doute encore moins qu’Al-Qaïda. En Syrie, le mouvement a composé avec différentes tendances de l’islamisme, le tout compliqué par des réalités très locales (opposition entre les courants des différentes villes). Indéniablement, les Frères Musulmans sont avant tout le reflet de réalités syriennes, en particulier celles des classes moyennes urbaines sunnites qui ont alimenté leur organisation. Ils ont accompagné mais parfois aussi contribué aux évolutions du pays, comme le montre encore leur soutien à l’Armée Syrienne Libre en mars 2012, alors que la charte promue en 2001 bannissait le recours à la violence.

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