La fin de l’armée britannique?

Ces deux excellents ouvrages reviennent sur les interventions extérieures britanniques de la dernière décennie, en particulier l’Irak et l’Afghanistan, et dressent un bilan peu flatteur de la performance de nos alliés, qui est même franchement inquiétant si l’on considère que le Royaume-Uni est censé disposer avec la France de l’une des deux meilleures armées européennes et constitue un modèle implicite dans certains milieux de la défense.

Récemment, plusieurs ouvrages à charge ont fortement critiqué la performance britannique et son modèle d’armée, dont l’épuisement était déjà finement analysé par l’IFRI en 2010 puis en 2013. Ainsi, l’ouvrage polémique de Frank Ledwidge a bénéficié d’un lectorat particulièrement important au sein des forces, s’ajoutant à d’autres témoignages journalistiques tels que ceux de Richard North ou de Jack Fairweather. L’ambition du livre de David Ucko et Robert Egnell, deux spécialistes de la contre-insurrection rattachés respectivement à la National Defense University et l’Université de Georgetown, est différente: il s’agit d’une tentative d’étudier de manière rigoureuse et académique la performance britannique en Irak et en Afghanistan.

En particulier, les deux auteurs souhaitent passer au crible le mythe selon lequel le Royaume-Uni disposerait d’une compétence particulière dans les actions de contre-insurrection du fait de ses expériences réussies en Malaisie et en Irlande du Nord. Ce mythe des forces britanniques souples, réactives et connaisseuses du contexte local a irrigué l’imaginaire collectif des forces et conduit à une forme d’arrogance envers les Etats-Unis, forcément balourds et se reposant trop sur la puissance de feu (on observera d’ailleurs avec délectation que ce type de discours s’entendait également en France entre 2001 et 2008). Ucko et Egnell commencent par retracer cet imaginaire et remettre les faits à leur place : les Britanniques comptent certainement autant de défaites que de succès en contre-insurrection, et le mythe d’une approche britannique de la contre-insurrection comme peu coercitive afin de ne pas aliéner les populations locales s’effondre devant une analyse historique rigoureuse de l’utilisation de la violence par les troupes de Sa Majesté. Leur constat rejoint ainsi celui d’Andrew Mumford sur ce thème.

Nos deux auteurs passent ensuite à l’analyse rigoureuse des campagnes à Bassora en Irak et dans le Helmand, en Afghanistan. Ils commencent par noter le contexte paradoxal de la contre-insurrection contemporaine. Contrairement à la période coloniale, durant laquelle les insurgés étaient les révolutionnaires et les troupes militaires les garantes de l’ordre établi, la pratique contemporaine de la contre-insurrection s’effectue alors que les troupes occidentales cherchent à modifier en profondeur des équilibres sociopolitiques fortement sédimentés et à imposer un nouvel ordre politique. De fondamentalement conservatrice, la contre-insurrection est devenue révolutionnaire. Ce contexte paradoxal implique une stratégie adaptée et un art opératif accompli. Et l’analyse sur ces derniers points est particulièrement cruelle, soulignant une faillite complète de l’appareil de défense britannique à tous les niveaux.

Sur le plan stratégique, la décision de participer à la guerre en Irak étant fortement impopulaire, Tony Blair décida de réduire constamment le niveau des forces déployées, les réduisant progressivement de 10.000 à 4000. Absurde alors que le niveau de violence dans Bassora augmentait constamment du fait de l’infiltration d’agents iraniens et de rivalités entre groupes chiites, cette décision politique a également permis de soulager l’appareil de défense britannique, qui était fondamentalement incapable de générer des volumes de force de la taille d’une division pour conduire des campagnes simultanément en Irak et en Afghanistan. Le Royaume-Uni a également été handicapé par son statut de « junior partner » en Irak, et a donc subi les développements politico-militaires à Bagdad sans pouvoir les influencer, et s’est déployé dans le Helmand pour maintenir sa relation privilégiée avec les Etats-Unis. On constate ainsi l’échec stratégique fondamental qu’a été la volonté d’être à la droite du père américain, et la faillite de la stratégie des moyens.

Opérationnellement, le bilan n’est guère plus flatteur. En Irak, les britanniques n’ont pas compris la nature de la menace à laquelle ils faisaient face, et ont été contraints de conclure des partenariats humiliants avec certaines milices afin de pouvoir évacuer leurs camps retranchés. L’adaptation doctrinale et tactique a été particulièrement lente et des actions telles que l’opération « Sinbad » censées réaffirmer l’autorité des Britanniques et leur rendre leur liberté de mouvement ont été des échecs faute de ressources suffisantes. Il faudra attendre l’opération « Charge of the Knights », initiée par les Irakiens eux-mêmes avec le soutien des Américains, pour que Bassora retrouve une relative tranquillité. En Afghanistan, ce n’est pas avant 2010 que les Britanniques comprendront la nature du terrain et adopteront une approche contre-insurrectionnelle appropriée en se concentrant sur les zones de vie de la population pour assurer sa sécurité. Auparavant, les régiments déployés tenteront différentes approches, par exemple en dispersant leurs troupes (ce qui faillit conduire à la catastrophe lorsque l’avant-poste de Lashkar Gah s’est retrouvé cerné) ou en conduisant des raids dans le désert du Helmand afin de causer une forte attrition chez les insurgés, qui seront autant d’échecs opérationnels. Le problème du manque de ressources n’est ici pas en cause : c’est bien la capacité des Britanniques à planifier des opérations au niveau de la division qui est remise en question par ces opérations récentes.

Cet excellent ouvrage est utilement complété par l’immense travail effectué par Jonathan Bailey, Richard Iron et Hew Strachan. Ces derniers, universitaires à Oxford, ont rassemblé des témoignages des généraux britanniques ayant commandé en opération. On trouve ainsi des chapitres sur le Kosovo ou la Sierra Leone, mais le cœur de l’ouvrage est évidemment composé des témoignages issus des campagnes en Irak et en Afghanistan.

En premier lieu, il convient de souligner l’impressionnante liberté de ton des officiers interrogés. Ceux-ci n’hésitent pas à critiquer les décisions politiques, certains des leurs collègues ou alliés, et l’ensemble donne une impression d’honnêteté et de franchise dans la critique qu’il serait difficile à imaginer pour un militaire français. Le fait que le ministère de la Défense britannique ait tenté de censurer l’ouvrage est une preuve de la sensibilité de certains des témoignages.

Surtout, l’ensemble constitue un document exceptionnel, car la plupart des propos ont été recueillis juste après le déploiement opérationnel des officiers concernés, ce qui permet de se rendre compte de l’aveuglement collectif, aussi bien à Whitehall que sur le terrain. Ainsi, en 2005, le général commandant la division multinationale-sud en Irak estime à un maximum de 350 les ennemis posant des problèmes aux forces britanniques et que les talents des soldats et les compétences britanniques en contre-insurrection suffiront à faire la différence (exemple même du travers dénoncé par Ucko et Egnell). Trois ans plus tard, son successeur qui n’a manifestement rien compris à l’infiltration iranienne dans la ville explique que Bassora ressemble plus « à Naples qu’à Beyrouth ». En d’autres termes, la violence est seulement criminelle, et certainement pas causée par l’affrontement politique entre factions rivales. Cette cécité constante sur la situation réelle est certainement la cause de la faillite opérationnelle.

Mais blâmer les officiers sur le terrain est trop facile, et les passages sur les rapports civilo-militaires sont malheureusement édifiants. Ainsi, les chefs militaires ont pendant deux ans annoncé à leurs maîtres politiques qu’ils étaient satisfaits du nombre de troupes en Afghanistan, alors qu’ils se plaignaient en privé. Cette attitude proprement criminelle a directement eu des conséquences tactiques et opératives désastreuses pour la vie des soldats engagés, et traduit aussi bien un manque de courage des chefs que des rapports civilo-militaires viciés.

Au final, les chapitres sont inégaux, ce qui est le lot de ce genre d’ouvrages, mais les riches témoignages sont une source exceptionnelle pour comprendre l’armée britannique contemporaine.

Que tirer de ces deux ouvrages ?

Tout d’abord, il faut admirer la capacité des universitaires et des militaires à travailler de concert pour contribuer à la connaissance des campagnes récentes de l’armée britannique, traduisant ainsi une relation de respect mutuel inexistante en France (où, à part quelques intelligentes exceptions, la perception mutuelle est que les militaires sont forcément fascistes et les universitaires forcément déconnectés de la réalité). Soyons clair, des ouvrages tels que ceux-ci sont impubliables en France, à la fois car les universitaires ne s’intéressent pas aux campagnes actuelles et car les militaires ont du mal à s’exprimer (en dehors des mémoires de soldats) et empêchent les rares universitaires intéressés d’accéder à leurs comptes-rendus d’opérations comme c’est le cas en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.

Ensuite, la faiblesse de la planification opérationnelle britannique est directement le résultat de la réduction continue du format de son armée. Manifestement, les Britanniques ne disposaient pas des ressources suffisantes pour planifier et conduire des opérations impliquant près de 10.000 hommes tout en intégrant les acteurs civils tels que l’aide au développement ou la diplomatie. Planifier une opération d’ampleur nécessite un entraînement et une éducation spécifiques, qu’il devient de plus en plus difficile de remplir quand les contrats opérationnels se limitent, dans notre cas, au déploiement d’un maximum de 15.000 soldats.

Enfin, l’échec stratégique est la conséquence de décisions politiques prises par des responsables complètement ignorants des réalités militaires et des fondamentaux de la stratégie, mal conseillés par des courtisans et fondamentalement incapables d’articuler de manière cohérente un objectif politique et les moyens d’y parvenir, faute de réflexion sur la nature de leurs intérêts. Dans le cas britannique, l’échec a été de croire que leur intérêt était d’être les plus proches possibles des Américains sans être capable d’aligner les moyens militaires nécessaires à cet objectif. Il est à craindre que, bien qu’enrobé sous des discours différents, le désintérêt pour la puissance et la stratégie soit la chose la mieux partagée des deux côtés de la Manche.

3 réflexions sur “La fin de l’armée britannique?

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