Memoirs, de Bernard L. Montgomery

Cette recension est publiée en échange avec le blog Ma Pile de Livre.

Contrairement à ce qu’on attend, les Mémoires de Montgomery sont plus intéressantes sur sa jeunesse et les années d’immédiat après-guerre que sur l’époque où il mène les armées britanniques contre l’Allemagne nazie. Ecrit dans un style faible et faisant de considérables ellipses, ce texte mineur est une curiosité dans laquelle l’auteur dévoile sans le vouloir de criants défauts sans jamais parvenir à convaincre de son talent.

Alors que la plupart des militaires mémorialistes ne consacrent leurs écrits qu’à la période de guerre, Montgomery fait ici une complète autobiographie. Les passages sur sa jeunesse et sur son mariage surprennent et sont touchants. L’homme est vraiment sorti du rang, il s’est construit tout seul, sans héritage ni monétaire ni culturel, sans don ni capacité particulière, et en subissant rebuffades ou échecs tout le long de sa carrière. L’obstination et le travail ont été ses seuls moteurs.

Il est rapidement blessé en France en 1914 et apprend ensuite le travail d’état-major. Il ne consacre pas même un paragraphe à ses actions pendant guerre d’indépendance irlandaise. Plus tard, il a l’occasion d’enseigner à un institut militaire situé à Quetta (dans l’actuel Pakistan). Surtout, le grand événement de l’avant-guerre est son mariage: il tombe, pour la seule fois de sa vie, amoureux, se marie, a un enfant, et perd sa femme de maladie en 1937. Profondément déprimé, il s’en tire en se plongeant dans le travail. Chez Montgomery, l’armée est tout.

La période de guerre donne une impression mitigée. Montgomery ne s’embarasse pas à raconter le détail de son action. A chaque épisode – et il en est de nombreux fameux, comme l’évacuation de Dunkerque, sa victoire d’El Alamein, le débarquement en Sicile, la campagne de Normandie, l’échec d’Arnhem – Montgomery renvoie le lecteur à ce que d’autres ont déjà écrit. Il ne décrit pas l’état des forces en présence ni quelle fut son action pendant les opérations; il évoque seulement quelques éléments autour de la conception des plans.

C’est que pour Montgomery, seule la conception du master plan importe. Tout le reste est détail d’exécution et s’en mêler est une grave faute pour un commandement en chef: il courrait le risque de se perdre dans les détails et de ne plus avoir la vision d’ensemble. Le rôle du grand chef est de fournir les lignes directrices de l’action, personne ne le fera à sa place, alors qu’un bon état-major saura régler tous les problèmes techniques. L’autre clé est donc de choisir le bon chef d’état-major, et Montgomery ne cesse de louer les qualités exceptionnelles du sien, Freddie de Guigand. Cette attention au master plan et à ce qui l’accompagne (la logistique, l’unification du commandement – et pas la puissance de feu) est rarement mise ainsi en avant, répétée à chaque occasion, ou bien pour montrer que le succès a tenu au plan, ou bien que l’échec est venu de ce qu’il n’y en avait pas. Montgomery ajoute que ce master plan ne peut être le fruit d’un travail collectif mais doit venir d’un seul cerveau. Il n’est de pire signe de faiblesse que de demander à ses subordonnées quelles sont leurs idées. Et donc, de façon de plus en plus lourdingue, le texte indique que le plan pertinent est celui que lui Montgomery propose, et d’ailleurs que personne d’autre que lui ne le comprend, ni ses subordonnés ni même ses supérieurs[1].

Or l’auteur ne se rend pas compte que son texte même ne donne pas l’impression de clarté et de hauteur qu’il vante tant. Il ne donne que des indications superficielles sur la nature de ses master plans, du niveau « je fixe l’ennemi à droite et je l’enfonce à gauche ». Il n’explique pas les alternatives ni la façon dont il fait ses choix, mais se contente d’affirmer « voilà la meilleure option ». En Mediterranée, il n’évoque surtout pas l’état des forces ennemies, faisant « comme si » il n’avait pas une gigantesque supériorité en troupes et en matériel. Après le franchissement de la Seine en 1944, il demande à avoir la priorité sur les américains juste parce que « tel est le moyen le plus rapide » d’avancer sans autre sorte de démonstration, et comme s’il était dénué d’arrière-pensées. Le texte inclut plusieurs mémorandums de synthèse et une ou deux tentatives de retour d’expérience suite aux campagnes, dont quelque pages évidemment pathétiques au sujet de l’échec de Market Garden[2]. Ce qui frappe est la façon dont ces mémorandums sont embrouillés: chaque paragraphe est clair et direct mais quand on arrive au bout du dixième, on n’arrive pas à discerner quelle peut être l’idée directrice tellement l’ensemble manque de lien ou se répète. Sans le vouloir, Montgomery dévoile les limites de sa propre intelligence.

L’autre caractéristique du commandement Montgomery est le contact exigeant mais personnel avec la troupe. En Egypte, Montgomery veut que la troupe le sache présent, au contraire de ses prédécesseurs. Il se crée avec son pull et son fameux bérêt un style vestimentaire qui le distingue et le fait reconnaître. Avant le débarquement en Normandie, il passe un temps considérable à visiter les unités, se faisant voir de plusieurs centaines de milliers d’individus, et enchainant les discours. Bien que Montgomery mette en avant le caractère utilitaire de ce travail – un soldat qui connaît et respecte son chef fera l’impossible pour lui – le lecteur sent l’intense plaisir que Monty a à être l’objet de l’attention générale. D’autant qu’après guerre, Montgomery raconte avec gourmandise ses voyages à travers la planète, ses rencontres avec les chefs d’état, et rapporte chaque occasion de prendre la parole en public. Sans le vouloir de nouveau, il se montre d’un narcissisme infini.

Contrairement à la plupart des mémoires militaires que j’ai pu lire, le texte abonde en commentaires directs sur les collègues de Montgomery, ses pairs, ses chefs et ses subordonnés. Le ton peut être direct, brutal, désobligeant, au point que les louanges perdent en sincérité – on attend toujours la remarque agressive. Montgomery a par exemple des mots très durs envers le commandant anglais de 1940, Gort, raillant une incompétence crasse et répétant plusieurs fois que ce chef tenait un poste ’au-dessus de son plafond de compétences’[3]. En Afrique, il dit que la grande qualité de son supérieur Alexander est de ne jamais questionner les idées qu’on lui soumet. Et en racontant les querelles entre l’armée et le gouvernement après-guerre, l’auteur étale son mépris pour ses homologues de l’aviation ou de la marine comme pour son ministre de tutelle.

Pour compenser cela, Montgomery répète extrêmement souvent comment il est l’ami de untel ou untel autre. En particulier, on lit peut-être dix fois que Eisenhower – à l’époque où paraît le texte, encore président des Etats-Unis – est un « ami », et on n’y croit pas du tout. D’autant que Montgomery ne peut s’empêcher de vives critiques contre Ike, reprochant un commandement peu efficace car trop loin de l’action, ou rapportant une conférence dans laquelle Eisenhower demande à ses généraux quelles sont leurs propositions – l’archétype de ce que Montgomery définit comme mauvais leadership.

De façon inattendue, le récit après-guerre est plus intéressant. Montgomery raconte l’essentiel des mesures qu’il prend pour gérer la zone d’occupation britannique en Allemagne jusqu’en 1946 et ce qui frappe dans son texte est l’absence du moindre esprit revanchard. Il devient chef de l’armée britannique jusqu’en 1948, durant une période de décolonisation rapide et parfois brutale. Son premier réflexe est d’aller sur place se rendre compte de la situation, ce que personne d’autre au gouvernement ne semble vouloir faire. Mais en même temps, on le voit rencontrer Truman à l’été 1946 lors d’une visite privée et s’improviser négociateur de sujets stratégiques. Il met son gouvernement devant le fait accompli et, dans son texte, s’en vante sans retenue, ramenant l’ensemble des progrès à sa personne, et sans se rendre compte qu’il est devenu un individu incontrôlable et dangereux. La finesse est ce qui caractérise le moins Montgomery, du début à la fin.

Ces Mémoires ne donneront pas au lecteur d’éclairage saisissant sur les campagnes de l’auteur. Elles ne semblent pas avoir marqué l’historiographie. Leur style maladroit et la personnalité querelleuse de l’auteur en font une curiosité par moments amusante. Elles restent un texte de peu d’importance.

Notes

[1] Et donc, ni les historiens…
[2] Aucun lecteur n’aura attendu que les commentaires venant de Montgomery sur Market Garden soient pertinents, puisqu’il porte la responsabilité de l’échec conceptuel et pratique de l’opération
[3] above his ceiling – une expression qui revient régulièrement dans le texte

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