Que lire pour s’initier aux études sur la guerre?

On m’a récemment demandé ce qu’il fallait lire pour s’initier convenablement à l’étude de la guerre. J’avoue que je n’avais jamais réfléchi à la question, puisque ma propre formation a été assez anarchique, au gré des découvertes en librairie (ah, l’absence de cursus de War Studies en France…), et que les cours que je donne au King’s College London et à Sciences Po sont déjà assez spécialisés, ne nécessitant pas d’introduction générale.

Néanmoins, la question est utile, et je me suis attelé à établir une liste de sept livres qui, ensemble, me semblent constituer une bonne introduction aux outils intellectuels nécessaires à l’étude de la guerre. Le public visé est le lecteur éduqué, souhaitant s’atteler à la lecture d’ouvrages parfois techniques (allant plus loin qu’un « Que Sais-Je? »), mais qui ne dispose pas de connaissances préalables dans le domaine. J’encourage fortement les lecteurs à commenter (et critiquer) cette liste, afin de l’enrichir de nouvelles suggestions.

En premier lieu, il me semble falloir acquérir une compréhension de base du raisonnement stratégique, ainsi que du vocabulaire spécifique aux études militaires. Pour ce faire, le premier livre que je conseillerais est le « Comprendre la Guerre » du Général Desportes. L’ouvrage permet d’établir un cadre intellectuel néo-clausewitzien et pose les bases conceptuelles de l’analyse stratégique. Il s’agit d’une lecture facile et assez complète, en tous cas une très bonne introduction. Je complèterai le livre de Desportes par l’ouvrage collectif « Understanding Modern Warfare« , qui permet de comprendre les stratégies spécifiques de milieux (terrestre, maritime, aérospatial, etc.), et pose les bases de la tactique.

                                             

Notre lecteur dispose ainsi d’une connaissance suffisante dans le domaine du raisonnement stratégique, ainsi que d’une première approche du vocabulaire spécifique au domaine, qu’il s’agit maintenant d’étoffer par des connaissances en histoire militaire. Pour ce faire, l’impressionnante synthèse d’Archer Jones, « The Art of War in the Western World« , me semble incontournable. Oui, je sais que l’approche est occidentalo-centrée, et qu’il faudra probablement compléter ensuite la lecture par les ouvrages de John France ou de Gérard Chaliand. Il n’en reste pas moins vrai que Jones réussit le tour de force de synthétiser l’évolution de la conduite de la guerre de l’antiquité à nos jours, en discutant aussi bien les innovations technologiques, tactiques et opératiques que le contexte intellectuel et culturel. Pour moi, le livre permet à un lecteur débutant de comprendre comment l’articulation entre le choc, le feu et la manœuvre a évolué au cours des siècles, et cette utilisation de la force militaire sera utilement mise en perspective par les connaissances sur la stratégie précédemment acquises dans les deux autres livres. Une fois l’Archer Jones avalé, il sera possible de se poser des questions plus substantielles sur les relations entre la guerre et l’économie, la guerre et l’Etat, la guerre et la politique, etc. Pour ce faire, rien de mieux que la synthèse d’André Corvisier « La Guerre, Essais Historiques« . L’auteur stimule constamment la réflexion en mettant la guerre en relation avec les autres grands domaines de l’activité humaine, ce qui permet de compléter très utilement la perspective « militaro-centrée » de Jones.

                                          

Il s’agit maintenant de donner à notre lecteur une idée des difficultés de la pratique de la stratégie, ce qui constituera le liant entre les connaissances de théorie stratégique et d’histoire militaire. Le premier ouvrage que je conseillerais est assez ancien, mais selon moi toujours pertinent. Il s’agit d’un ouvrage collectif dirigé par Kenneth Waltz et Robert Art intitulé « The Use of Force: Military Power and International Politics« , ne serait-ce que pour l’introduction intitulée « technology, strategy and the uses of force ». L’ouvrage est divisé en plusieurs parties, et aborde les questions théoriques (deterrence, compellence, coercion, etc.) sous la plume d’auteurs aussi importants que Thomas Schelling, Robert Osgood ou Henry Kissinger, mais étudie également des cas concrets de l’utilité et de la difficulté à utiliser la force en politique internationale. Bien que marqué par le contexte de la Guerre Froide, cet ouvrage permet de se rendre compte que les principales questions sur l’utilité de la force comme outil de politique étrangère et sur les difficultés à élaborer une stratégie mettant en relation les buts politiques avec les moyens militaires et diplomatiques sont toujours les mêmes. Je complèterais cet ouvrage par la lecture du « La Guerre au Nom de l’Humanité » de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer. L’ouvrage permet une introduction aux problématiques de la guerre juste, tout en ne se limitant pas à une approche seulement normative et en prenant en compte les facteurs politiques dans la prise de décision d’employer la force armée. Il est à ce titre un excellent complément de l’ouvrage précédent tout en constituant une introduction aux questions d’éthique et de droit international humanitaire.

                                            

Enfin, une fois que notre lecteur aura compris les principaux éléments du raisonnement stratégique, étudié l’évolution de la guerre à travers l’histoire et son impact sur les sociétés humaines et perçu la difficulté de la pratique de la stratégie, il lui reste à découvrir tous les champs d’études liés à la guerre qui n’auront pas encore été abordés (études de sécurité internationale, peace studies, etc.) qui couvrent des problématiques très variées, et importantes (questions de genre, construction de l’Etat, construction de la paix après un conflit, etc.). Pour ce faire, la synthèse établie par Barry Buzan et Lene Hansen sur l’évolution des études de sécurité internationale est particulièrement recommandée.

Armé de ces connaissances, notre lecteur aura une bonne vision des problématiques liées à l’étude de la guerre et pourra se plonger dans la lecture des classiques (Clausewitz, Thucyides, Sun Tzu, Schelling, Liddell Hart, Beaufre, Poirier, etc.) et des récits de campagne, tandis que les bibliographies présentent dans chacun de ces ouvrages devraient lui permettre d’approfondir ses centres d’intérêt.

Encore une fois, n’hésitez pas à réagir à cette liste de lecture, qui ne se veut ni complète, ni définitive.

Une réflexion sur “Que lire pour s’initier aux études sur la guerre?

  1. Bonjour,
    Apres avoir lu les commentaires du livre de Thucydide, je parcours cette page sur les ouvrages a lire pour une initiation a la stratégie..
    Je crois que l’ouvrage d’André Beaufre devrait y etre présent : « Introduction à la stratégie », il me parait plus qu’un fondamental, sans parler aussi essentiel du livre « Stratégie » de Liddell Hart.

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