Seeds of Destruction, de Lloyd E. Eastman

Cette recension nous est envoyée par le lecteur, qui tient le blog Ma Pile de Livres. Merci à lui.

Seeds of Destruction est un des premiers volumes analytiques sur la Chine dans et juste après la seconde guerre mondiale. Le texte étudie le régime de Tchang Kaï-chek en une série de carottages bien faits sur la politique interne, les rentrées d’impôt ou l’état de l’armée. Bien que datant de 1984 et occasionnellement dépassé, l’exploitation des sources taiwanaises, la présentation de chacun des thèmes et le point de vue strictement chinois en font une réussite.

Lloyd Eastman a choisi, sans doute contraint par l’état des sources, de ne pas raconter l’histoire du régime nationaliste chinois mais d’en donner des éclairages thématiques, un petit peu à la manière d’un recueil d’articles. La période étudiée va de 1937 à 1950, traversant la guerre avec le Japon pour montrer le délitement du Kuomitang les années suivantes.

L’auteur fait la part belle à la politique interne. L’étude des relations entre Tchang Kaï-chek avec le baron à la tête du Yunnan rappelle qu’on ne peut comparer la Chine de l’époque avec un état moderne et discipliné. Tchang doit composer pour obtenir la levée de l’impôt, pour faire transiter des troupes dans la zone. Il doit négocier pour que les divisions du Yunnan rejoignent un front hors de leur région, et sans jamais savoir si elles se battront – certaines passeront aux communistes avec armes et bagages… Sans une administration solide et fidèle, le pays n’en est pas vraiment un.

Après avoir longuement analysé le complet manque d’efficacité de la politique fiscale du régime, Eastman montre la putrescence du parti nationaliste via l’étude du Youth Corps et du mouvement Ko-hsin, deux factions du Kuomitang. Le texte est juste assez précis pour que l’on comprenne les enjeux, et juste assez court pour que le lecteur occidental ne décroche pas. L’auteur conclut, sans appel, que la faiblesse du parti tient d’abord à la totale absence de légitimité populaire du mouvement: because there existed no effective, insitutionalized means to make party members of the regime accountable to forces outside the government, most officials readily lost sight of the larger purposes of the governement. The attainment of power for its own sake, as well as for the prestige and wealth that accompanied it, became their preoccupation. (…) This helps explain why so much of the political discourse was in terms of personal denigration rather than concrete policy proposals.

Un chapitre donne les grandes lignes de l’état de l’armée. Bien que numériquement supérieure et mieux armée que les communistes, elle ne représente qu’une force de papier. La logistique permettant de nourrir les soldats n’existe pas et entraine un état déplorable des troupes, parfois incapables de juste faire quelques kilomètres à pied. (Eastman rappelle que le problème affecte l’ensemble de la population: une famine tue plusieurs millions de personnes à l’hiver 1945-46…). Et la grande offensive japonaise de 1944, Ichigo, a montré à tous que malgré ou à cause de plusieurs années sur la défensive, cette troupe n’a aucune crédibilité: le commandement, des lieutenants aux généraux, semble dénué des plus élémentaires compétences militaires; et est en permanence parasité par des considérations de pouvoir local au détriment du bien du pays. Si les conclusions de cette partie ne surprennent pas, l’approche a depuis été étudiée plus finement: le texte a sensiblement vieilli.

Enfin, l’auteur étudie en détails la réforme monétaire de 1948, le « yuan-or ». Le gouvernement a un accès limité au crédit, et encore plus après la fin de la guerre contre le Japon. C’est la planche à billets qui paie les dépenses de guerre. Le déficit budgétaire atteint 60% par an. Sans surprise, après quelques trimestres, le pays vit une hyper-inflation rappelant l’Allemagne des années 1920: hausse des prix de 250% en 1945, de 700% sur les 6 premiers mois de 1948, et encore de 500% sur les 9 semaines qui suivent… La monnaie ne vaut plus rien, les échanges deviennent impossibles, les paysans préfèrent garder leur riz que le vendre contre de l’argent qu’ils n’auraient aucun moyen de dépenser, les pénuries se généralisent, l’ensemble de l’économie s’effondre. Le gouvernement tente une réforme de la dernière chance en changeant la monnaie et en imposant un contrôle des prix. A Shanghai, sous la ferme pression du fils de Tchang, un semblant de normalité revient pendant environ 2 mois avant que tout échoue, le reste du pays continuant d’afficher des prix délirants. Eastman amène ce sujet abstrait avec aisance et discute avec recul de la pertinence de la réforme et de son exécution. La conclusion est nette: c’est d’abord la faiblesse de l’état qui fait échouer la réforme.

En conclusion, l’auteur lance quelques hypothèses sur la défaite nationaliste. Après avoir appuyé sur toutes ces faiblesses du régime – inanité politique, incapacité économique, absence de contrôler les provinces, armée dégénérée – le lecteur se demande comment Tchang Kaï-chek a pu tenir encore 4 ans contre les communistes. Plutôt que de blâmer le manque de soutien américain, Eastman ajoute à la longue liste des insuffisances nationalistes l’impact indirect de la conquête soviétique de la Mandchourie – de loin la région la plus riche du pays: armement des communistes, et dispersion des armées nationalistes vers le nord du pays avant d’avoir assis son autorité au sud du Yangtsé.

Bien écrit, relativement simple d’accès, et réfléchi plutôt que simplement descriptif, ce vieux texte est une lecture à recommander si l’on s’intéresse au sujet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s