Mission Revolution: The U.S. Military and Stability Operations

Dans cet ouvrage, Jennifer Morrison Taw (ancienne analyste à la Rand corporation désormais assistant professor à Claremont College) avance que les forces armées américaines ont connu une révolution culturelle fondamentale et passée inaperçue en promouvant les stability operations au rang de mission principale des forces armées, au même titre que remporter les guerres de la nation (selon l’expression consacrée) ou protéger l’intégrité du territoire américain. Selon elle, il s’agit de l’évolution la plus importante depuis 1947 qui a vu l’établissement du Department of Defense, surpassant ainsi la réorganisation Goldwater-Nichols de 1986 qui instaurait une nouvelle chaîne de commandement.

Pour montrer l’importance de ce changement culturel, l’auteure retrace l’histoire de la lente acceptation par les services de l’importance des opérations de stabilisation. Ces dernières peuvent prendre plusieurs formes, telles que des opérations de contre-insurrection, de contre-terrorisme, de guerre non-conventionnelle ou d’assistance militaire aux pays étrangers (formation, appui, soutien). En particulier, elle souligne le rôle tout à fait fondamental de la Department of Defense Directive 3000.05 de 2005 qui élève les opérations de stabilisation au niveau des missions défensives et offensives assignées aux forces armées. Sa parfaite connaissance des subtilités de la doctrine américaine lui permet de retracer en détails l’origine du Field Manual-07 qui traite justement des opérations de stabilisation, mais aussi d’autres documents doctrinaux plus célèbres tels que le FM 3-24 sur la contre-insurrection. Taw montre également comment cette évolution doctrinale a une influence sur l’organisation des différents services et sur leur capacité à prendre ou non en compte ces changements. Au final, l’auteure est très sceptique face à cette évolution, qu’elle qualifie de strategic mission creep (extension de la mission au niveau stratégique) et qui pourrait au final affaiblir l’outil militaire américain.

L’ouvrage est indispensable pour quiconque s’intéresse à l’évolution des forces armées américaines. Taw rend parfaitement compte des débats doctrinaux, et de leur réelle mise en œuvre au sein des forces.  On peut toutefois relever deux défauts qui affaiblissent la portée de l’ouvrage. Tout d’abord, Taw n’ancre à aucun moment son étude dans les recherches sur le changement militaire. Schématiquement, on distingue généralement trois mécanismes conduisant au changement dans les armées: l’innovation, l’adaptation et l’émulation. L’adaptation caractérise l’évolution d’une troupe en situation de combat, tandis que l’émulation étudie la manière dont une armée copie les innovations des autres armées. On peut donc juger que l’ouvrage de Taw se situe dans la tradition de l’innovation militaire, qui met l’accent sur des facteurs tels que les relations civilo-militaires ou la rivalité au sein des services pour expliquer le changement militaire. D’autres auteurs montrent comment les cultures des différentes armées les rendent plus ou moins disposées au changement. Les études de l’innovation militaire sont également traversées par une opposition entre analyste privilégiant un changement « par le haut » (top-down) ou « par le bas » (bottom-up). Taw n’exploite pas ces ressources théoriques qui auraient permis de systématiser et de conceptualiser la mécanique du changement au sein de l’armée américaine. Ce qui amène à la seconde critique: l’auteure est très prolixe sur les développements doctrinaux, mais  discute peu  l’influence des opérations de l’armée américaine sur l’évolution doctrinale. Quelques lignes sur la Somalie, quelques paragraphes sur l’Irak et sur l’Afghanistan… On a parfois l’impression que le changement doctrinal s’est conduit de lui-même, sans la pression des évènements, et il faut lire entre les lignes pour déceler des mécanismes que l’auteure n’explicite pas elle-même. Une fois de plus, l’ancrage dans la littérature théorique aurait permis d’éviter cet écueil.

Au final, l’ouvrage est une excellente ressource pour retracer l’évolution doctrinale des forces armées américaines, mais, peut-être faute d’ambition, manque de devenir l’ouvrage de référence sur le changement militaire qu’il aurait pu être. A lire pour les spécialistes des armées américaines, dispensable pour les autres.

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