War from the Ground Up: 21st Century Combat as Politics

Lorsque Hew Strachan (Oxford) dit d’un livre qu’il s’agit de « la chose la plus intelligente écrite sur la guerre depuis des années », on se dit qu’il faut faire un détour. Quand le même livre reçoit des commentaires tout aussi élogieux de la part de Conrad Crane et de John Nagl, on se décide à l’acheter. Et quand on apprend que l’auteur est un ancien officier des Gurkhas, qu’il a effectué trois déploiements en Afghanistan avant d’être un chercheur invité au prestigieux « changing character of war programme » de l’Université d’Oxford, on le lit sérieusement.

La thèse d’Emile Simpson est relativement simple, mais ses conséquences sont importantes. Il avance que notre compréhension traditionnelle de la stratégie (en particulier marquée par l’influence de Clausewitz) suppose une polarisation des opposants et, en particulier, que les « audiences » sont alignées sur chacun des belligérants. Par exemple, la population française durant la première guerre mondiale était une audience à laquelle s’adressait les actions de l’armée française (le belligérant). La révolution de l’information fait que chacun des belligérants s’adresse à plusieurs audiences simultanément, ce qui peut parfois le forcer à tenir des discours contradictoires, diminuant ainsi l’efficacité stratégique de l’emploi de la force. Ainsi, en Afghanistan, les troupes de la coalition s’adressent à la population afghane, aux insurgés, mais aussi à leurs propres populations, ce qui peut entraîner des actions apparemment contradictoires: comment expliquer à une population à laquelle on répète que l’engagement en Afghanistan est conduit en faveur de la démocratie et de l’égalité hommes/femmes que des unités passent des accords sur le terrain avec des chefs de village dont les conceptions des rapports de genre sont complètement opposées aux nôtres? Mais, évidemment, ce type d’accords peut être nécessaire pour s’assurer du soutien de la population afghane.

Jusqu’à présent, une action militaire était planifiée pour atteindre l’ennemi et son succès était évalué en fonction de l’efficacité de cette action sur celui-ci. Les conflits contemporains impliquent de ré-évaluer cette mentalité, puisque l’efficacité de l’action dépend de son impact sur les différentes audiences concernées. Simpson remarque également que la compréhension de la guerre en tant que structure narrative est maintenant équivoque. Par exemple, durant la 1ere Guerre Mondiale, les populations françaises, allemandes, britanniques, ainsi que leurs armées, comprenaient la signification d’un évènement militaire de la même manière. Une bataille remportée était vue comme une victoire ou une défaite en fonction du camp, mais chacun des acteurs comprenait les changements apportés sur le terrain selon  une grille d’interprétation commune. Aujourd’hui, la multiplicité des audiences fait que les actions militaires sont interprétées de manière extrêmement variables, ce qui implique une extrême politisation des actions militaires, toute action sur le terrain peut avoir des conséquences politiques importantes (le fameux « caporal stratégique »).

Selon Simpson, la plupart des nos difficultés viennent de notre volonté de faire rentrer « de force » des conflits caractérisés par une fragmentation des audiences dans une conception traditionnelle de la guerre comme activité organisée entre pôles opposés.

L’ouvrage de Simpson est à lire, car il pose d’excellentes questions et tente de donner une cohérence aux problèmes posés par les conflits contemporains. Il n’hésite pas à se baser sur sa propre expérience en racontant un certain nombre d’opérations auxquelles il a participé, ce qui enrichit considérablement son argumentation. Il mérite une large audience parmi les universitaires, les militaires et les responsables politiques.

L’ouvrage n’est néanmoins pas exempt de défauts. Tout d’abord, l’écriture de Simpson est relativement confuse. Il déborde d’excellentes intuitions, mais celles-ci sont éparpillées au fil du texte, et on a parfois l’impression que l’auteur se répète. De plus, l’ouvrage étudie exclusivement l’emploi des forces terrestres, en particulier en Afghanistan, ce qui limite parfois la portée de ses arguments. Ainsi, lorsque Simpson avance que, désormais, l’action tactique a un rôle politique, il découvre simplement une réalité que les marins (diplomatie de la canonnière par exemple) ou les aviateurs (frappes ciblées) connaissent depuis des lustres. La vraie question serait de savoir dans quelle mesure les activités terrestres tendent maintenant à se rapprocher des opérations dans les autres milieux. Enfin, l’auteur tente de remédier aux problèmes qu’il identifie dans la planification des opérations contemporaines en promouvant une « approche pragmatique », et il utilise la campagne britannique à Bornéo (1962-1966) comme exemple d’une telle approche. Disons-le tout net: cette partie n’est pas particulièrement convaincante puisque Simpson ne définit jamais ce « pragmatisme », et surtout, ne tente pas d’appliquer sa méthode aux conflits contemporains.

Malgré ces défauts, l’ouvrage de Simpson est à lire et à diffuser: il pose les bases d’une meilleure compréhension de l’environnement stratégique dans lequel évoluent les forces terrestres et, même si ses solutions sont peu développées, son analyse de la fin de la polarisation des conflits et de l’éclatement des audiences sont des intuitions puissantes qui seront utiles à tous ceux qui étudient la stratégie.

3 réflexions sur “War from the Ground Up: 21st Century Combat as Politics

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