American Force. Dangers, Delusions, and Dilemmas in National Security by Richard K. Betts

Richard Betts, l’un des principaux analystes des questions stratégiques aux Etats-Unis, nous offre dans ce livre sa vision de la politique de sécurité américaine depuis la la chute de l’URSS. Et, disons-le d’emblée, sa description n’est pas tendre. Betts appartient au courant « réaliste » des études de sécurité, et se définit lui-même comme un « faucon » transformé en « colombe » suite au changement de contexte stratégique majeur qui a suivi la fin de la Guerre Froide.

Dans le livre, il déplore la propension américaine à confondre les enjeux de sécurité nationale avec la projection de puissance et la promotion d’un ordre libéral (aux sens politiques et économiques du terme). Cette promotion passe par un certain nombre d’interventions à l’étranger dont les résultats sont encore plus mitigés puisque les Etats-Unis ont refusé d’y consacrer les ressources nécessaires, après les avoir pourtant décidées. Le résultat n’est pas encourageant: les Etats-Unis consacrent une part bien trop importante de leur budget à la défense pour des résultats discutables, se créent régulièrement de nouveaux ennemis en envahissant d’autres pays et sont incapables d’articuler une stratégie cohérente pour éviter une confrontation violente avec la Chine.

Pour appuyer son argumentation, Betts se livre à un tour d’horizon du paysage stratégique international qui s’avère passionnant à lire. Ainsi, il estime que les armes biologiques devraient être considérées comme aussi dangereuses que les armes atomiques (étant donné leur capacité de destruction et leur facilité de diffusion) tandis que les armes chimiques sont considérées une moins grande menace; que le terrorisme est un danger important, mais que la réaction des Etats-Unis aux attentats du 11 septembre a été aveuglée par le désir de vengeance et a empêché une compréhension du phénomène, qu’une guerre avec la Chine peut être évitée pour autant que les Etats-Unis sont clairs dans leurs intentions (et notamment en ce qui concerne Taïwan), etc. Il ressort de cette analyse une vision d’un système international hiérarchisé et différencié: le système est (pour l’instant) unipolaire et dominé par les Etats-Unis, mais il est multipolaire en fonction des zones géographiques. Les Etats-Unis sont une puissance globale avec des intérêts mondiaux, qui se heurtent localement à des « sous-systèmes » au sein desquels d’autres acteurs peuvent quasiment faire jeu égal avec l’hegemon. Cette description a le mérite de nous sortir de la fausse opposition multipolaire/unipolaire et des débats franco-français qui ont animé notre diplomatie, dont on avait l’impression qu’elle ressassait que le monde était multipolaire uniquement pour agacer les Etats-Unis.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Betts ne plaide pas pour une forme d’isolationnisme. Il reconnaît par exemple que les interventions humanitaires, lorsqu’elles sont matériellement réalisables, sont nécessaires. Il parle souvent de la « moralité » d’une politique, ce qui pourrait surprendre ceux qui confondent faussement réalisme et cynisme et ignorent (ou font semblant d’ignorer) que les pères fondateurs du réalisme (Morgenthau, Niebhur, Carr, etc.) ont toujours insisté sur l’importance de la morale dans la conduite des affaires de l’Etat. De plus, Betts reconnaît les difficultés inhérentes à l’élaboration et à la mise en place d’une grande stratégie. Dans deux chapitres particulièrement bien inspirés, il se demande si la stratégie n’est pas une illusion (et répond par la négative), avant de s’attaquer au problème des relations civilo-militaires: quel doit être le rôle des militaires dans la formulation des politiques de sécurité?

Betts étant un réaliste, il a également les défauts de son approche théorique. Par exemple, il sous-estime systématiquement le rôle des organisations internationales. Néanmoins, il fait l’effort de discuter systématiquement les objections que l’on pourrait lui faire, et livre des conclusions toujours nuancées et argumentées: d’accord ou pas, il nous pousse toujours à la réflexion.

Le livre est agréable à lire, basé sur une profonde culture théorique et historique: recommandé pour tous ceux qui s’intéressent à la politique étrangère des Etats-Unis.

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