De la difficulté à rendre compte d’une guerre en cours : quelques lectures sur l’Afghanistan+MAJ

Le journalisme de guerre a connu bien des évolutions depuis la couverture de la guerre de Crimée par William Howard Russell. Informer les lecteurs, puis les auditeurs et enfin les téléspectateurs des réalités, horreurs et gloires de la guerre est probablement la tâche la plus difficile pour des professionnels se consacrant à la recherche des faits, certain(e)s le payant d’ailleurs de leur vie. Certains correspondant de guerre sont devenus des légendes vivants dans leur milieu, et parfois au-delà. On pense évidemment à Winston Churchill, Robert Capa ou Ernest Hemingway parmi les plus célèbres, mais il faudrait également évoquer John Reed (l’auteur de 10 Jours qui Ebranlèrent le Monde), William Shirer sur le Troisième Reich, ou Michael Birch, Horst Faas et David Halberstam sur la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, Robert Fisk ou Max Hastings font partie des plus célèbres représentants de cette profession.

Les 10 ans de conflit en Afghanistan ont ainsi vu émerger un certain nombre de récits de ces correspondants, dont font partie les trois livres recensés aujourd’hui.

Le premier est celui de Michael Hastings, journaliste free-lance, qui avait signé en 2010 un portrait de Stanley McChrystal dans le magazine Rolling Stones. L’article décrivait un général ainsi que ses adjoints critiquant allégrement leurs maîtres politiques et certains alliés des Etats-Unis (dont la France). En particulier, le langage n’était pas tendre envers le vice-président Joe Biden. L’article avait fait grand bruit à Washington, et avait finalement conduit au renvoi de McChrystal. Le livre est en fait la « version longue » de l’article, et rentre dans bien plus de détails, en particulier les quelques visites de l’auteur sur le théâtre. Si le style est l’homme, Michael Hastings doit être une personne arrogante, vulgaire, et franchement insupportable. L’auteur écrit comme il parle, y compris la vulgarité et les fautes de grammaire. Il est clairement très fier de son rôle dans le scandale McChrystal et, vers la fin du livre, il n’hésite pas à se décrire comme celui qui a permis de révéler l’existence d’une petite coterie de soldats coupés des réalités politiques. Il ne le dit pas, mais suggère fortement qu’il s’agit de factieux en puissance. Hastings est ici victime du phénomène classique du journaliste célèbre : à force de s’entendre dire qu’ils sont les gardiens de la démocratie, certains finissent par s’identifier à la démocratie elle-même et prononcent les avis d’exécution des personnalités n’étant plus de leur goût. Hastings est jeune, et est devenu très rapidement célèbre : il est dommage de le voir céder à ce travers. S’il s’agit d’avoir des journalistes arrogants au style déplorable, Bob Woodward fait déjà très bien l’affaire. Mais au moins celui-ci révèle-t-il des informations particulièrement intéressantes. Ainsi, si la forme du livre d’Hastings m’a fait rager tout au long de la lecture, qu’en est-il du fond ? Et bien il faut reconnaître qu’il est très léger. L’intégralité des sources d’Hastings provient de discussions dans des bars ou au restaurant avec les officiers subalternes ou les commandants (Majors) qui entourent McChrystal. Ces officiers sont les techniciens de l’Etat-Major, mais ne participent aucunement à la prise de décision, et on sent parfaitement qu’ils ont tendance à exagérer leurs propres rôles. Hastings ne compense jamais ce biais par l’interview d’officiers supérieurs, et il n’accompagne jamais les échelons les plus élevés dans leur planification ou leurs réunions. En fait, Hastings voit extrêmement peu de choses de la manière dont la guerre est conduite au niveau du théâtre, et en comprend encore moins. Pour combler les vides de son récit, il se sert d’anecdotes de seconde main qu’il n’a pas recueillies lui-même, et son bref récit d’une visite d’une compagnie dans le Helmand sert surtout à démontrer son incompréhension totale du combat au niveau tactique. En fait, Hastings est arrivé avec une idée préconçue sur le type de récit qu’il voulait faire, et est incapable de s’en départir. De manière paradoxale, la médiocrité de ses sources et de son récit atténue ce biais évident, mais uniquement parce que l’auteur remplit des pages pour ne rien dire.

Le deuxième livre est une biographie du grand rival de McChrystal, qui était son chef au CENTCOM et qui lui a succédé en tant que COMISAF, le Général Petraeus. L’auteur, Paula Broadwell, a commencé sa carrière dans l’armée de terre américaine, avant de s’engager en 2008 dans une thèse de doctorat sur le rôle de David Petraeus dans l’évolution de l’US Army. Sa rencontre avec un éditeur l’a convaincue d’écrire un autre livre, à l’ambition bien plus large, et aux possibilités de vente bien plus élevées. Ainsi, elle s’engage dans une biographie intellectuelle de Petraeus, et du rôle de la formation dans les idées et actions du Général. Ou du moins, c’est ce que l’on pourrait croire en lisant le sous-titre du livre. Malheureusement, on se retrouve avec une biographie apologétique de Petraeus, sans aucun esprit critique. L’ouvrage alterne systématiquement un chapitre sur la carrière de Petraeus depuis son enfance avec un chapitre sur ses actions militaires en Irak et en Afghanistan depuis 2003. Ce choix un peu étrange casse régulièrement le fil de la lecture, mais on comprend l’intention de l’auteur : montrer comment ce fils d’immigré a toujours réussi, grâce à sa volonté, son originalité et son intelligence, à surmonter toutes les réticences institutionnelles auxquelles il a dû faire face. Malheureusement, l’intention hagiographique est si évidente qu’elle empêche de prendre ce livre au sérieux. Broadwell est tellement fascinée par son sujet, qu’elle a eu l’occasion d’accompagner en de nombreuses occasions, qu’elle en perd tout esprit critique. Par exemple, elle ressasse toujours la belle litanie de l’Irak, selon laquelle une situation mal comprise et très mal engagée a été retournée grâce au talent et au courage d’un groupe d’officiers réunis autours de Petraeus qui ont réussi à transformer la doctrine de l’Army et l’adapter à la contre-insurrection. Ce récit, popularisé par des auteurs comme Tom Ricks, a pourtant depuis longtemps été relativisé par la recherche. D’une manière générale, Broadwell évacue en deux lignes les critiques de son héros, qu’elle a tendance à décrire comme des jaloux ou des incapables. Le Général Petreaus est certainement l’un des plus grands chefs de l’histoire occidentale récente. Ayant personnellement eu la chance de l’interroger dans le cadre de ma thèse, je peux témoigner de son charisme, de sa facilité d’accès, de son intelligence et de son humour. Mais comme tous, il n’est pas exempt de critiques, dont certaines sont certainement fondées (en particulier sa capacité à être carriériste). En écrivant cette biographie biaisée, Broadwell ne lui rend finalement pas service.
MAJ 10/11/2012: Apparemment, Paula Broadwell aurait entretenu une liaison avec David Petreaus, ce qui serait à l’origine de sa démission de son poste de directeur de la CIA. Ceci pourrait probablement expliquer cette biographie biaisée.

Le dernier livre est finalement le plus intéressant, sans être exempt de défauts. Rajiv Chandrasekaran, qui était l’auteur d’un excellent livre sur la guerre en Irak, nous offre ici le récit du “surge” américain en Afghanistan, en particulier dans le sud, décidé par le président Obama. Le livre a été publié cet été, avec une campagne marketing savamment dosé qui avait déjà révélé les bonnes feuilles dans la presse. L’un des arguments centraux du livre est que le déploiement des Marines dans le Helmand était une mauvaise décision, et que ceux-ci auraient dû être envoyés dans la province de Kandahar, le cœur politique et économique du sud. Il avance que les Marines ont été déployés dans le Helmand pour deux raisons principales : ils voulaient une zone pour eux-mêmes en avançant qu’ils n’étaient pas des « team-players », et il s’agissait de ne pas froisser les Canadiens, présents à Kandahar. La première raison est peut-être vraie, je ne sais pas. Mais la seconde est une mauvaise blague. Chandrasekaran n’a manifestement parlé à aucun officier canadien, et dispose seulement de la version américaine. Il n’y a aucune raison de croire que les Canadiens auraient refusé un déploiement des Marines à Kandahar, au contraire. En revanche, je suis disposé à croire que les Marines refusaient de se retrouver dans un environnement multinational, et que les guerres bureaucratiques les ont conduit à disposer de leur propre fief dans le Helmand (où les relations avec les britanniques sont loin d’avoir été au beau fixe). L’auteur est meilleur lorsqu’il décrit les combats de certaines unités tentant avec plus ou moins de bonne volonté d’appliquer les directives du COMISAF sur la protection de la population. Bien plus qu’Hastings, il comprend que la COIN est le combat des capitaines, et qu’il y a pratiquement autant de COIN différentes que d’unités tactiques. Il raconte également avec un certain bonheur l’arrogance de l’envoyé spécial américain, Richard Holbrooke, et son incapacité à écouter ses partenaires occidentaux ou afghans, des scènes qui confirment les mémoires de l’ancien ambassadeur britannique à Kaboul. Il est en revanche très critiquable sur sa description des programmes de l’USAID. Pour quiconque a étudié la politique de l’USAID dans la région, il est très facile d’identifier la source –unique– de l’auteur, ce qui ruine son argumentation. Il suffit de dire ici que cette fameuse source ne disposait pas des compétences nécessaires, a été renvoyée, est revenue avec une ONG locale et a entamé une croisade personnelle contre ses anciens employeurs. Il est dommage de voir que le livre tombe dans des écueils aussi impardonnables qu’interroger une source unique, surtout qu’il dispose d’un certains nombres de descriptions de qualité, et de quelques analyses pertinentes. Il est selon moi trop négatif sur l’évolution du Helmand et de Kandahar, et oublie les progrès tactiques et de gouvernance indéniables,  mais il propose aussi des portraits saisissants de vérité. Le livre tire également des conclusions pour l’ensemble de l’Afghanistan basées sur l’observation d’une seule région, ce qui est pour le moins acrobatique étant donné la complexité du pays. Un livre donc inégal, à considérer avec précautions, mais bien meilleur que les deux précédents.

Cette analyse croisée me conduit à m’interroger sur la valeur pour la recherche de ce type d’ouvrages. Comme nous l’avons vu précédemment, tous les auteurs recensés tombent dans des pièges impardonnables pour un chercheur : préconceptions, biais de sélection, travail de terrain parcellaire et biaisé, etc. De plus, il ressort de la lecture de ces livres une image complètement fausse du conflit. On a l’impression que si quelques ronds-de-cuir à Washington faisaient mieux leur travail et que si quelques egos étaient moins grands, tout irait pour le mieux en Afghanistan. Les récits journalistiques dénient tout rôle aux alliés, aux Afghans eux-mêmes et aux insurgés, dont on a l’impression que l’activité est simplement liée à la réussite ou à l’échec des décisions américaines. Cette vision est fausse, et très dangereuse : elle tend à donner de l’ennemi une image figée, incompatible avec la réussite d’une stratégie, quelle qu’elle soit. De plus, on a l’impression que Karzai (et l’administration afghane) est simplement un pantin, alors que quiconque a travaillé sur l’Afghanistan au cours des deux dernières années sait bien que c’est loin d’être le cas. Au final, le lecteur tend à croire que « si l’on fait les choses bien, tout ira pour le mieux ». Le deuxième problème est lié à l’image auprès des populations qui se dégage du conflit. Les auteurs ont une motivation : vendre le plus d’exemplaires possibles de leurs livres. Ils sont ainsi structurellement poussés à aller vers le croustillant et le spectaculaire, au mépris de la réflexion et l’analyse. Hastings est pratiquement une caricature de ce comportement, qui répand une image faussée du conflit auprès des populations. Quelle valeur ont donc ces livres  « best-sellers » pour le chercheur ? Je n’ai pas de réponse définitive, mais j’ai tendance à les considérer comme des ressources en termes d’anecdotes, certainement pas pour leurs analyses. Ils me servent éventuellement lors de mes enquêtes de terrain pour poser des questions, confirmant ou infirmant les informations disponibles. Il peut s’agir donc d’un début, mais à croiser avec des sources académiques plus sérieuses et à manipuler avec précaution. En revanche, on peut sérieusement se poser la question de leur impact sur l’opinion publique et du besoin pour les dirigeants de disposer d’une stratégie de communication appropriée, illustrant les problèmes et les biais dans l’analyse. Et vous, chercheurs, militaires, fonctionnaires…? Comment utilisez-vous les livres de journalistes?

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